Cinquante-sept jours. C’est le temps qu’il aura fallu entre le moment où l’Organisation mondiale de la santé a déclaré l’urgence sanitaire internationale, le 17 mai, et la première injection d’un candidat vaccin contre Ebola à des volontaires britanniques. Jamais un vaccin n’était passé aussi vite du laboratoire à la seringue. Le hic : il n’arrivera pas à temps pour ceux qui meurent aujourd’hui au Congo.

De l’alerte à l’aiguille en 57 jours

L’université d’Oxford a lancé le 13 juillet le premier essai clinique au monde d’un vaccin ciblant l’espèce Bundibugyo du virus Ebola, celle qui frappe la République démocratique du Congo et l’Ouganda voisin. L’essai, baptisé BD-Ebov, recrute cinquante adultes en bonne santé, âgés de 18 à 55 ans, vaccinés puis suivis à Oxford.

Ce qui a fait tiquer la communauté scientifique, c’est la vitesse. « Cette étape intervient seulement 57 jours après que l’OMS a déclaré l’épidémie urgence de santé publique de portée internationale », souligne la professeure Teresa Lambe, qui pilote l’étude. Pour tenir ce rythme, le Serum Institute of India, plus gros fabricant de vaccins de la planète, a produit et stocké près de 620 000 doses en deux semaines, dont 4 000 réservées à l’essai.

Le dividende inattendu de la pandémie

Cette rapidité n’a rien d’un miracle. Elle repose sur la même technologie que le vaccin Oxford/AstraZeneca contre le Covid, un adénovirus de chimpanzé modifié pour être inoffensif. L’université britannique crédite ce sérum d’avoir sauvé plus de six millions de vies durant sa première année d’utilisation. Le procédé étant déjà rodé, les chercheurs n’ont eu qu’à y greffer les gènes du bon virus.

Derrière l’opération, on retrouve le CEPI, une coalition internationale créée en 2017 après la catastrophe Ebola de 2014 pour financer des vaccins contre les maladies émergentes. Elle a débloqué 8,6 millions de dollars et coordonné Oxford, le fabricant indien et des partenaires ougandais. Là où, il y a dix ans, chaque acteur repartait de zéro, la chaîne tourne désormais en quasi-continu.

Les vaccins existants ne servent à rien

Restait un obstacle de taille : contre la souche Bundibugyo, la médecine n’avait rien. Le seul vaccin homologué contre Ebola, l’Ervebo du laboratoire Merck, cible l’espèce Zaïre, responsable des grandes épidémies historiques. Or Bundibugyo en est génétiquement éloignée d’environ 40 %, assez pour que ni ce vaccin ni les traitements par anticorps ne soient transposables.

Cette souche reste une inconnue. Repérée pour la première fois en Ouganda en 2007, elle n’avait provoqué que deux flambées documentées avant celle-ci, rappelle l’Institut Pasteur, dont le centre de référence des fièvres hémorragiques, basé à Lyon, surveille le virus pour la France. Sa létalité tourne autour de 25 %, moins que la souche Zaïre, mais bien assez pour affoler une région déjà minée par l’insécurité.

Un record qui ne sauve personne maintenant

Sur le terrain, la réalité est brutale. L’épidémie, partie dès le mois de mars et repérée tardivement, est devenue selon le CEPI la troisième plus importante jamais enregistrée. À la mi-juin, l’OMS recensait 194 morts. Moins d’un mois plus tard, le bilan dépasse 600 décès pour près de 1 800 cas confirmés, et la courbe grimpe encore.

Un essai de phase 1 ne soignera personne dans l’immédiat. « Les essais précoces ne sont pas une solution immédiate pour les communautés confrontées à l’épidémie aujourd’hui », reconnaît sans détour Jean Kaseya, le directeur de l’agence de santé publique de l’Union africaine. Avant qu’une dose ne parte au Congo, il faudra démontrer que le vaccin est sûr, puis efficace, puis le produire à très grande échelle.

Les premiers résultats de sécurité sont attendus d’ici décembre. S’ils sont concluants, des études plus larges suivront pour viser une autorisation d’urgence. La vraie question n’est plus de savoir si l’on peut fabriquer un vaccin en deux mois, la réponse vient d’être donnée, mais si la prochaine épidémie laissera le temps de s’en servir.