Quatre mille emplois à l’arrêt, deux ans sans extraire un seul carat. Lundi, De Beers a mis sous cloche Venetia, sa plus grande mine et le poumon du diamant sud-africain. L’entreprise qui a vendu au monde entier l’idée qu’un caillou dur valait l’amour éternel n’arrive tout simplement plus à écouler sa production.
Deux ans sans creuser à Venetia
La décision est tombée dans un communiqué au titre bureaucratique, « portfolio and organisational actions ». Derrière la formule, un choc pour le nord de l’Afrique du Sud. Venetia, dans la province du Limpopo, fournit à elle seule près de 40 % des diamants du pays. La production s’arrête pour deux ans, confirme la BBC, sur un site qui fait vivre quelque 4 400 salariés dont l’avenir se joue désormais mois par mois.
De Beers gèle le chantier de sa mine souterraine, un projet à plusieurs milliards censé prolonger la durée de vie du gisement. Le groupe promet de garder les infrastructures en état pour redémarrer vite quand les prix remonteront, et s’engage à accompagner les salariés touchés au titre de son plan social et de développement local. Bloomberg résume la manœuvre sans détour : il s’agit d’économiser du cash. National Jeweler, publication de référence du secteur, évoque déjà des licenciements possibles.
Sur le papier, rien ne change côté volumes pour 2026, entre 21 et 26 millions de carats : les autres mines du groupe, au Botswana et au Canada, absorberont le trou laissé par Venetia. Mais mettre à l’arrêt complet sa mine phare, De Beers ne l’avait jamais fait.
Le synthétique a dévoré la demande
Pour comprendre ce gel, il faut regarder les vitrines des bijoutiers, pas le fond des galeries. Le diamant de laboratoire, fabriqué en quelques semaines sous haute pression, a cessé d’être une curiosité pour devenir la norme. La grande enquête The Knot 2026 Real Weddings Study, menée auprès de 10 474 couples américains mariés en 2025, le chiffre noir sur blanc : 61 % des bagues de fiançailles arborent désormais une pierre de synthèse. Il y a cinq ans, elles étaient moins d’une sur cinq. La poussée atteint 239 % depuis 2020.
Le calcul de l’acheteur n’a rien de mystérieux. À qualité comparable, une pierre cultivée en laboratoire coûte 80 à 90 % de moins que sa jumelle sortie du sol. Pour un budget identique, on repart avec un plus gros solitaire : la bague moyenne pèse 1,9 carat en 2025, tout en revenant moins cher qu’un an plus tôt, 4 600 dollars contre 5 200. Quatre couples sur dix disent même préférer le synthétique par principe, prix et empreinte écologique mêlés.
Même le naturel a perdu son aura
Le secteur s’est longtemps rassuré : la vraie pierre, celle qui a mis un milliard d’années à se former, garderait sa valeur quoi qu’il arrive. Le pari s’effrite. Les cours du diamant naturel ont reculé de 25 à 30 % depuis leur sommet de 2022, et le bureau de cotation Rapaport, référence des prix du secteur, situe le brut à son plus bas niveau depuis le début du siècle. La pierre de labo, elle, a dégringolé de plus de 70 % sur la même période et tire tout le marché vers le fond.
Le retournement pique d’autant plus qu’il touche la maison qui a inventé le désir lui-même. En 1947, une publicité De Beers lançait « A Diamond Is Forever », un diamant c’est pour toujours, et gravait dans les têtes l’idée qu’une demande en mariage sans solitaire n’en était pas vraiment une. Près de quatre-vingts ans plus tard, le mythe se fissure au moment où les jeunes couples arbitrent à la calculette.
Anglo American cherche la sortie
Le coup d’arrêt de Venetia tombe alors que le propriétaire de De Beers, le géant minier Anglo American, ne pense qu’à une chose : se défaire de son joyau devenu encombrant. En trois ans, le groupe a rayé 6,8 milliards de dollars de la valeur de De Beers dans ses comptes. Son patron a répété que la vente n’avait jamais été aussi proche, espérant conclure « en semaines plutôt qu’en mois ».
Al Cook, directeur général de De Beers, veut croire à une éclaircie. Il admet des conditions « difficiles et prolongées » tout en assurant percevoir des signes de reprise de la demande aux États-Unis, surtout sur les pierres haut de gamme. Le groupe a d’ailleurs tranché : il a fermé Lightbox, sa propre marque de diamants de synthèse, pour miser à nouveau sur le naturel et le rare. Un pari à rebours de ce que font les acheteurs.
Anglo American promet des précisions sur la cession d’ici la fin de l’année. Quant à Venetia, son redémarrage tiendra à un seul chiffre : le retour des prix à un niveau qui rende la mine rentable. Chez De Beers, personne ne veut avancer de date.
