36 636. C’est le nombre d’entreprises françaises qui ont déposé le bilan entre le 1er janvier et le 30 juin, d’après le cabinet d’études Altares. Aucun premier semestre n’avait été aussi noir depuis que ces chiffres existent. Et derrière ce total se cache une donnée qui parle à tout le monde : plus de 75 000 emplois sont aujourd’hui sur la sellette, un record depuis la crise financière de 2009.

Le mot « défaillance » recouvre les sauvegardes, les redressements et les liquidations judiciaires. En clair, une société qui ne peut plus payer ce qu’elle doit et qui se retrouve devant le tribunal de commerce. En six mois, cela a frappé 36 636 entreprises, de la boulangerie de quartier au sous-traitant industriel. Ramené au calendrier, cela fait environ 200 dépôts de bilan par jour, week-ends et jours fériés compris.

Un record qui enterre la parenthèse Covid

Pour mesurer le choc, il faut revenir au « quoi qu’il en coûte ». Entre 2020 et 2021, les prêts garantis par l’État et les aides massives ont gelé les faillites à un niveau anormalement bas, autour de 30 000 par an. Le retour à la réalité a été brutal. Depuis 2023, le rattrapage a repris, puis dépassé les niveaux d’avant-pandémie, quand la France comptait environ 52 000 défaillances par an.

Sur douze mois glissants, la barre des 70 000 entreprises tombées est désormais franchie. La Banque de France en recensait 70 077 fin mai, un seuil qu’elle n’avait jamais atteint dans ses relevés. Une seule éclaircie : le rythme a légèrement ralenti au printemps. Le deuxième trimestre a été un peu moins lourd que le premier, sans pour autant inverser la pente.

Taxis et pressings en première ligne

La moyenne masque de fortes disparités. Certains métiers encaissent une déferlante. Les taxis voient leurs défaillances bondir de 61 % sur un an, les entreprises de propreté de 41 %. Le commerce de détail souffre aussi, avec une hausse de 3,7 % tirée par l’habillement et les magasins multi-rayons, ces boutiques que l’on croise dans chaque centre-ville et qui baissent le rideau les unes après les autres.

Le bâtiment, lui, tient mieux que redouté. Les défaillances y progressent à peine, de 1,7 %, et le gros œuvre recule même de 9 %. Un répit fragile pour un secteur qui reste sous pression, entre carnets de commandes dégarnis et prix des matériaux qui ne redescendent pas.

L’hôtellerie et la restauration affichent le même visage en demi-teinte. La restauration traditionnelle souffle un peu, avec 1 071 dossiers ouverts au premier trimestre, en recul de 2,5 %. Mais les cafés et les bars repartent dans le rouge, en hausse de 6,6 %, et l’hébergement dérape franchement : 168 défaillances, soit 27,3 % de plus qu’un an plus tôt, hôtels et locations touristiques confondus.

Les petites boîtes trinquent, les grandes soufflent

Plus l’entreprise est petite, plus elle tombe. Les microentreprises de moins de trois salariés concentrent l’essentiel des dossiers, avec 14 311 défaillances sur le seul premier trimestre. Pour elles, la sanction est le plus souvent immédiate : sept sur dix ont été placées en liquidation directe, sans même la chance d’un plan de sauvetage. Et la casse ne s’arrête pas toujours aux portes de l’atelier : quand le dirigeant s’est porté caution sur les emprunts, c’est son patrimoine personnel qui encaisse le contrecoup. Les PME de 20 à 99 salariés ne sont pas épargnées non plus, avec une progression de 12 %.

À l’autre bout de l’échelle, les grandes structures de plus de 100 salariés voient leur situation s’améliorer. La carte du phénomène est tout aussi contrastée. La Nouvelle-Aquitaine, par exemple, a recensé 1 971 entreprises en faillite au premier trimestre, soit 18 % de plus qu’un an plus tôt. Chaque dépôt de bilan laisse derrière lui des fournisseurs impayés, et parfois une réaction en chaîne qui fragilise d’autres sociétés déjà à la peine.

Pourquoi la vague ne reflue pas

Les causes s’empilent. Il y a d’abord les prêts garantis par l’État à rembourser, souscrits pendant la pandémie et qui grèvent aujourd’hui la trésorerie. Il y a le crédit, toujours cher malgré la détente des taux. Il y a surtout une consommation qui patine et des marges rognées par plusieurs années d’inflation. « Ce premier trimestre n’est guère propice à restaurer la confiance, ni à relancer l’investissement et la consommation », résume Thierry Millon, directeur des études chez Altares.

Les prévisionnistes ne voient pas d’embellie rapide. Les économistes du groupe BPCE tablent sur près de 69 000 défaillances pour l’ensemble de l’année 2026, un niveau qui resterait parmi les plus hauts du siècle. Les 75 350 emplois recensés comme menacés, soit 4 010 de plus qu’un an plus tôt, se concentrent surtout dans des entreprises placées en redressement, où l’issue reste suspendue à la décision du tribunal.

Toute l’Europe dans le rouge

La France n’est pas un cas isolé. Depuis 2022, les faillites progressent presque partout sur le continent, au point d’avoir quasiment doublé en quatre ans. L’Allemagne vient de connaître son pire deuxième trimestre depuis vingt et un ans, d’après l’office statistique Destatis, après deux années de hausses supérieures à 20 %. L’assureur-crédit Coface s’attend à une nouvelle progression des défaillances dans le monde en 2026 et voit la France comme l’Allemagne installées sur un plateau élevé, sans reflux à l’horizon.

Le prochain point d’étape tombera à la mi-octobre, avec le bilan du troisième trimestre. Il dira si l’accalmie du printemps était un vrai retournement ou un simple trou d’air avant l’automne, saison où les tribunaux de commerce voient traditionnellement remonter les dossiers.