Il a des lèvres orange vif, un cri grave qui évoque le coassement d’une grenouille, et il vit à quelques kilomètres de villages congolais. Il aura pourtant fallu dix-huit ans et une photo ratée pour que les chercheurs réalisent qu’ils tenaient une espèce que la science n’avait jamais décrite.

Ce primate porte désormais un nom savant : Colobus congoensis. Les habitants de la forêt, eux, l’appellent depuis toujours « likweli ». Sa description officielle, parue le 15 juillet dans la revue PLOS One, en fait la cinquième nouvelle espèce de singe identifiée sur tout le continent africain en soixante-quinze ans. Une rareté absolue en primatologie.

Physiquement, le likweli ne ressemble à aucun autre colobe. Pelage noir brillant, épaules drapées comme une cape, longue queue balayante, et ce masque sombre barré d’une tache orange crème autour de la bouche et du nez. Le tout pour à peine sept kilos. C’est Junior Amboko, doctorant congolais à l’université Florida Atlantic, qui a choisi le nom scientifique, en hommage à son pays. Ce serait, selon l’équipe, le premier primate baptisé d’après la République démocratique du Congo.

Une photo floue, oubliée pendant dix ans

L’histoire commence en 2008. Des chercheurs qui explorent le bassin de la Lomami photographient un singe à moitié masqué par le feuillage. Le cliché est mauvais, l’animal passe pour un congénère déjà connu, et le dossier se referme. Il ne rouvre qu’en 2018, quand un garde du parc national de la Lomami reprend en photo la même bête et s’étonne de ses marques orange. Amboko recoupe alors les images récentes avec le vieux cliché. C’est le même singe.

Entre 2018 et 2022, les équipes recensent 114 observations sur un territoire minuscule, environ 1 700 kilomètres carrés. Certains colobes occupent des aires de plus de 60 000 kilomètres carrés. Le likweli, lui, se cantonne à quelques îlots de forêt d’altitude, coincé entre des rivières qui l’isolent du reste de sa famille.

Un cousin qui vit à 1 200 kilomètres

Restait à le prouver. « Pour nommer une espèce, il faut pouvoir le démontrer », résume Christopher Gilbert, anthropologue à la City University of New York, cité dans le communiqué de Florida Atlantic University. Son équipe a comparé crânes, dents et pelages avec les collections du musée Peabody de Yale et du Muséum américain d’histoire naturelle.

Le verdict, appuyé par l’ADN mitochondrial, surprend : le plus proche parent du likweli est le colobe satan, qui vit à plus de 1 200 kilomètres de là, en Afrique de l’Ouest. Les deux lignées se sont séparées il y a quatre à cinq millions d’années, l’une des plus vieilles divisions connues au sein des colobes. « Cette découverte redessine notre compréhension de l’évolution des singes africains », avance Kate Detwiler, biologiste et autrice principale. Le cri de l’animal finit de le trahir : un rugissement grave, à la structure si particulière que le magazine Scientific American l’a comparé au coassement d’une grenouille.

Découvert, et déjà en sursis

La trouvaille a son revers. Le singe est si discret que, sur 52 villages interrogés autour de son territoire, 8 seulement savaient le décrire. Ceux qui le connaissent l’appellent aussi « kasaba nkoni », le secoueur de branches. Il se déplace en petits groupes d’environ six individus, souvent mêlés à d’autres espèces dans la canopée. Cette rareté le fragilise : l’équipe propose déjà de le classer « en danger » sur la liste rouge de l’UICN, menacé par la chasse et le grignotage de la forêt.

Le parc de la Lomami n’en est pas à sa première surprise. La même région avait livré en 2012 le lesula, un autre singe jusque-là inconnu. « Le bassin du Congo reste l’une des dernières grandes frontières pour la découverte de mammifères », rappelle John Hart, de la Lukuru Wildlife Research Foundation. Le hic, c’est le calendrier : le likweli entre dans les livres au moment où son habitat rétrécit. Presque toute sa population tient dans les limites d’un seul parc, celui-là même qui vient de le faire connaître au monde.