La fraise du dentiste, ce petit sifflement aigu qui fait se crisper les enfants comme beaucoup d’adultes, n’est peut-être plus une fatalité. Un simple liquide, passé sur la dent en quelques secondes, vient de stopper la carie sur plus d’une dent de lait sur deux dans le plus grand essai clinique jamais mené sur le sujet aux États-Unis. Sans fraise, sans piqûre, sans anesthésie.

Le produit porte un nom peu engageant, le fluorure diamine d’argent, que les dentistes abrègent en SDF. Ils l’emploient depuis des décennies dans de nombreux pays, et hors autorisation officielle aux États-Unis depuis 2014. Ce qui change, c’est la preuve. Une équipe menée par l’université du Michigan a publié dans la revue médicale JAMA Pediatrics un essai de phase III mené sur 830 enfants de moins de 6 ans, recrutés dans le Michigan, l’État de New York et l’Iowa.

Plus d’une dent de lait sur deux sauvée

Le geste tient en une image. Plutôt que de retirer la partie abîmée avant de poser un plombage, le praticien badigeonne la carie avec un petit applicateur en mousse, quelques secondes par dent. À raison d’une application tous les six mois, le SDF à 38 % a arrêté la progression de la carie sur plus de la moitié des dents de lait concernées.

Ce résultat semble modeste. Il ne l’est pas. La carie reste la maladie chronique la plus répandue chez l’enfant : elle touche plus de 40 % des petits Américains et, faute de soins, elle tourne à la douleur, à l’infection, aux nuits sans sommeil et parfois au bloc opératoire sous anesthésie générale. Chaque année, des milliers d’enfants américains se retrouvent aux urgences pour une dent que l’hôpital ne sait pas réparer.

Un défaut, et il se voit

Le traitement a un revers, bien visible celui-là. L’argent qu’il contient noircit pour de bon la zone rongée. La dent est sauvée, mais elle garde une tache sombre, jusqu’à tomber d’elle-même quand il s’agit d’une dent de lait. « C’est un traitement très efficace et très sûr, même chez un enfant d’un an », insiste Margherita Fontana, professeure à la faculté d’odontologie du Michigan et responsable de l’étude, qui range cet inconvénient au rayon esthétique.

Il n’est pas pour autant un bouclier universel. Le SDF arrête les caries déjà installées, il ne les empêche pas d’apparaître, et il faut souvent recommencer tous les quelques mois. Pour les tout-petits, les personnes âgées, les patients handicapés ou paralysés par la peur du fauteuil, il ouvre malgré tout une porte quand la roulette est hors de portée.

Vers un feu vert de la FDA

L’étape suivante est réglementaire. Financé à hauteur de plus de 12 millions de dollars par les instituts américains de santé, l’essai fournit les données que le fabricant doit soumettre à la FDA, l’agence américaine du médicament, pour faire passer le SDF du simple usage détourné au statut de vrai médicament anticarie. « Nos résultats plaident pour cette autorisation », avance Amr Moursi, de l’université de New York, coauteur de l’étude, qui y voit un moyen d’élargir l’accès au produit et d’améliorer sa prise en charge.

Surtout, l’enjeu dépasse le cabinet dentaire. Peu coûteux, applicable par un pédiatre bien avant la première visite chez le dentiste, le petit flacon qui fait grimacer par sa couleur pourrait toucher les familles les plus éloignées des soins. D’abord outre-Atlantique, en attendant que l’idée traverse l’océan.