La moitié des vaccins fabriqués dans le monde n’arrivent jamais dans le bras d’un patient. La faute revient le plus souvent à une panne de froid : sortie trop longtemps du réfrigérateur, une dose perd son efficacité et part à la poubelle. Un vaccin contre le tétanos et la diphtérie vient de montrer qu’il pouvait se passer de cette contrainte.
Ses résultats d’essai clinique ont été publiés le 5 août dans eClinicalMedicine, une revue du groupe Lancet. Baptisé SPVX02, il s’agit d’une version lyophilisée du Tetadif, un vaccin déjà homologué et préqualifié par l’OMS, fabriqué en Bulgarie. Sa particularité tient en un chiffre : il reste stable au moins vingt-quatre mois à 30 °C et supporte même la congélation, quand un vaccin classique doit rester au frais en permanence. C’est la première fois qu’un vaccin à adjuvant aluminique, la famille la plus répandue, est reformulé pour tenir hors du froid sans rien perdre de son efficacité, affirme le laboratoire britannique Stablepharma qui le développe.
Le frigo, angle mort de la vaccination
Le problème porte un nom dans le métier : la chaîne du froid. De l’usine au cabinet médical, la plupart des vaccins voyagent entre 2 et 8 °C. Un maillon qui lâche, une coupure de courant, une glacière ouverte trop longtemps, et la dose devient inutilisable. L’agence sanitaire britannique UKHSA, qui a réalisé les tests de laboratoire du SPVX02, rappelle que l’OMS chiffre jusqu’à la moitié les vaccins perdus avant d’atteindre leur destinataire, faute d’avoir tenu cette température.
Les dégâts se concentrent là où l’électricité manque. D’après l’Organisation mondiale de la santé, 13,5 millions d’enfants n’ont reçu aucun vaccin en 2025, et plus de la moitié des enfants sous-vaccinés vivent dans dix pays, de l’Afghanistan au Nigeria. Une dose qui supporte la chaleur allègerait d’un coup la logistique des zones reculées, des camps et des régions frappées par une catastrophe, tout en réduisant l’empreinte carbone d’un transport très gourmand en réfrigération.
Soixante volontaires, vingt-huit jours
L’essai reste modeste. Soixante adultes en bonne santé, vaccinés plus de dix ans auparavant, ont été répartis en trois groupes : le SPVX02, le Tetadif classique et un troisième vaccin de référence, le diTeBooster. Au 28e jour, tous les volontaires ayant reçu le SPVX02 avaient atteint le seuil d’anticorps protecteurs contre le tétanos et la diphtérie, à égalité avec le vaccin habituel. Aucun effet indésirable grave lié au vaccin n’a été signalé, les réactions se limitant à des douleurs légères à modérées.
« Notre étude suggère que ce vaccin peut rester sûr et efficace sans réfrigération », résume le professeur Saul Faust, de l’université de Southampton, qui a dirigé l’essai. « Si de plus grandes études le confirment, cette technologie pourrait transformer la façon dont les vaccins sont stockés et distribués dans le monde. »
Ce que l’essai ne prouve pas encore
Le conditionnel s’impose. Interrogée par le Science Media Centre, la professeure Linda Klavinskis, immunologiste au King’s College de Londres, juge les données « encourageantes », mais prévient : mesurer les anticorps à 28 jours ne dit rien de leur tenue dans la durée, donc de la protection réelle. Même réserve chez Hamid Merchant, de l’université d’East London, qui pointe des groupes d’une vingtaine de participants seulement, presque tous blancs et âgés de 18 à 55 ans, un échantillon trop étroit pour généraliser.
Une inconnue de taille demeure pour les pays les plus concernés. Tuck Seng Wong, spécialiste de la production de vaccins à l’université de Sheffield, souligne que beaucoup de pays à bas revenus dépassent largement les 30 °C, avec de fortes variations entre le jour et la nuit. Rien ne garantit encore que le vaccin tienne à ces températures, ni qu’il encaisse ces écarts.
Stablepharma a déjà lancé le recrutement d’un second essai, plus large, à Manchester : 160 adultes de 18 à 60 ans, pour comparer le SPVX02 à un vaccin déjà autorisé en Europe. Le laboratoire n’avance pas seul sur ce terrain. À Oxford, une autre équipe britannique a décrit au printemps une méthode de séchage capable de conserver des protéines thérapeutiques à température ambiante. Les résultats de Manchester diront si l’annonce de cette semaine était un coup d’éclat isolé ou le début d’un vrai changement d’échelle.
