Fin juin, un médecin humanitaire rentre de République démocratique du Congo avec de la fièvre. Quelques jours plus tard, il devient le premier cas d’Ebola jamais diagnostiqué sur le sol français. Lui s’en est sorti. Le pays qu’il venait de quitter affronte une flambée que l’Organisation mondiale de la santé compare désormais à la pire de l’histoire.
Au 10 août, la RDC recensait 4 449 cas confirmés et 2 061 décès, d’après un point de situation national relayé par le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC). C’est déjà la plus grande épidémie d’Ebola jamais enregistrée dans le pays, et la deuxième au monde. Le 12 août, le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a prévenu qu’à ce rythme, elle dépasserait l’épidémie ouest-africaine de 2014-2016, qui avait fait plus de 11 000 morts pour environ 28 000 cas.
Le chiffre qui inquiète le plus les épidémiologistes n’est pas le total, c’est la vitesse. Pendant la dernière semaine complète de juillet, l’OMS a compté 567 cas et 296 décès, ses pires relevés hebdomadaires depuis le début. Fin juillet, le virus tuait 44 % des malades confirmés, près d’un sur deux. Et il circulait sans doute bien avant d’être repéré : le séquençage génétique le fait remonter à février, et Médecins Sans Frontières signalait déjà plus de cinquante morts début avril, cinq semaines avant la déclaration officielle du 15 mai.
Une souche orpheline de vaccin
Si cette épidémie échappe au contrôle, c’est d’abord une affaire de biologie. Elle n’est pas due au virus Ebola classique, dit « virus Zaïre », mais à une espèce plus rare, le virus Bundibugyo. C’est la dix-septième épidémie d’Ebola que connaît la RDC depuis 1976, et l’une des rares provoquées par cette souche. Or les deux vaccins homologués contre Ebola, dont le fameux Ervebo, comme les traitements par anticorps mis au point lors de l’épidémie congolaise de 2018-2020, ne visent que la souche Zaïre. Contre le Bundibugyo, rappelle MSF, il n’existe à ce jour aucun vaccin ni traitement approuvé. Les kits de test PCR spécifiques manquent, ce qui retarde la confirmation des cas, donc l’isolement des malades.
La riposte repose alors sur la méthode d’avant les vaccins : isoler vite, suivre chaque contact pendant vingt et un jours, sécuriser les enterrements, gagner la confiance des habitants. Un dispositif fragile là où l’État pèse peu. L’est de la RDC est ravagé par les conflits armés, les déplacements de population et les attaques contre les centres de soins. Des soignants ont cessé le travail faute de salaires versés, la désinformation circule, et beaucoup de malades meurent dans des villages que les équipes n’atteignent pas. La maladie touche cinq provinces et, selon l’ECDC, 53 zones de santé sur 140. La seule province de l’Ituri concentre près de neuf cas sur dix.
Un cas en France, un autre évacué vers l’Allemagne
C’est dans ce décor que le virus a franchi les frontières. Le cas français, confirmé le 24 juin, concernait un soignant de retour d’une mission en RDC. Selon l’OMS, il a guéri et il est sorti de l’hôpital le 4 juillet après deux tests PCR négatifs. Aucune transmission secondaire n’a été détectée, et les cinq contacts identifiés à bord de son vol ont terminé leur surveillance sans le moindre symptôme. C’était une première : en 2014, deux patients avaient été soignés en France, mais après avoir été diagnostiqués à l’étranger. Un travailleur humanitaire américain a de son côté été évacué vers l’Allemagne, où deux malades venus de RDC ont aussi été pris en charge.
Faut-il s’en alarmer en Europe ? Pour l’ECDC, le risque d’infection pour les habitants de l’Union reste très faible, et l’OMS déconseille toute restriction de voyage ou de commerce avec les pays touchés. Le cas français rappelle surtout ce que les autorités sanitaires répètent depuis mai : hors d’Afrique centrale, le danger concerne les personnels de santé exposés sur le terrain, pas la population générale. L’Ouganda voisin, qui avait recensé vingt cas et deux morts, a d’ailleurs déclaré la fin de son épidémie le 28 juillet.
Le pari d’un vaccin conçu pour un autre virus
Faute d’arme homologuée, la riposte se joue sur un pari. Le 7 août, les experts réunis par l’OMS ont recommandé de tester en urgence, dans un essai clinique, le vaccin Ervebo contre le Bundibugyo, en misant sur une vaccination « en ceinture » autour des cas. MSF, qui dit avoir déployé plus de 1 400 personnes sur place, se tient prête à contribuer à ces essais, comme en 2019. Rien ne garantit que ce vaccin protège contre la souche en cause, mais c’est le seul déjà disponible.
Le temps presse. Dans son scénario modéré, l’OMS voit l’épidémie atteindre son pic dans six mois ; dans le pire, elle durerait neuf à douze mois. Un comité d’urgence de l’organisation doit réexaminer la situation le 18 août. Si l’accès aux zones touchées ne s’améliore pas, cette flambée pourrait, dans les mois qui viennent, franchir la barre des 11 000 morts de 2014-2016, l’hécatombe qui avait justement poussé le monde à fabriquer les vaccins qui, aujourd’hui, ne fonctionnent pas contre elle.
