Entre 51 et 152 euros par mois selon la molécule et le dosage, et rien à payer pour les patients en affection longue durée. Voilà ce qui attend les patients français autorisés à utiliser Wegovy ou Mounjaro à partir de juin. La Sécurité sociale va rembourser à 65 % ces deux médicaments anti-obésité, qui ont conquis Hollywood et envahi les pharmacies depuis fin 2024. Sauf que le ticket d’entrée reste si étroit que la grande majorité des 8,5 millions de Français obèses passeront à côté.
Une annonce officielle attendue jeudi
La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, doit officialiser le dispositif ce jeudi 28 mai, au centre spécialisé de l’obésité de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. L’AFP, citée par franceinfo, annonce une publication au Journal officiel dans la foulée. Un calendrier serré, après plus d’un an de tractations entre l’État et les deux laboratoires concernés.
Côté ordonnance, rien de nouveau : les stylos injectables sont déjà disponibles en pharmacie depuis fin 2024. Mais le prix, fixé librement par les fabricants, oscillait autour de 300 euros mensuels, sans aucune prise en charge. Une dépense que les classes moyennes pouvaient absorber, sous tension, et que les familles modestes laissaient tomber.
Le calcul du reste à charge
Les prix publics fixés par arrêté vont de 146,91 à 195,10 euros la boîte mensuelle pour Wegovy, et de 176,10 à 433,80 euros pour Mounjaro selon le dosage. L’Assurance maladie prend en charge 65 %. Concrètement, il reste entre 51 et 152 euros à débourser selon le traitement, plus un euro de franchise médicale par boîte. Mais les comorbidités qui ouvrent l’accès au remboursement sont souvent reconnues en affection longue durée : dans ce cas, la prise en charge monte à 100 %. Pour les autres, le reste à charge peut être absorbé par une mutuelle « responsable », à condition d’en posséder une.
Le calcul ne paraît anodin que sur le papier. Sur douze mois, un patient hors ALD et sans mutuelle responsable sortira entre 620 et 1 830 euros de sa poche pour rester sous traitement. C’est moins que les quelque 3 600 euros annuels demandés depuis fin 2024, mais ça reste un budget loin d’être négligeable, surtout pour un médicament qu’il faudra prendre longtemps, voire à vie.
Le filtre IMC qui exclut des millions
Voilà le vrai verrou. Les critères d’éligibilité retenus suivent l’avis de la Haute Autorité de santé (HAS) : seules les personnes en obésité massive, avec un indice de masse corporelle (IMC) au-dessus de 40, ou en obésité sévère, avec un IMC supérieur à 35 assorti d’une comorbidité, pourront prétendre au remboursement. Diabète, hypertension, apnée du sommeil, problèmes articulaires graves : la comorbidité doit être documentée, la prise en charge nutritionnelle doit avoir échoué au bout de six mois, et la prescription initiale est réservée à un médecin spécialiste.
Or les chiffres publiés par l’Inserm et la Ligue contre l’obésité parlent d’eux-mêmes. Sur les 8,5 millions de Français obèses (17 % des adultes), seule une fraction franchit la barre des 35 ou 40 d’IMC. Les autres, en obésité dite « modérée », resteront face au mur des 300 euros. Et les 30,3 % d’adultes en surpoids sans obésité recensés par l’étude Obépi-Roche 2020, menée par la Ligue nationale contre l’obésité, n’auront jamais accès au dispositif.
Le contraste avec d’autres pays interpelle. Au Royaume-Uni, le NHS autorise la prescription dès un IMC de 30 avec comorbidité. Aux États-Unis, où le marché s’est ouvert avant la France, les seuils sont fixés cliniquement et plusieurs assurances couvrent partiellement la dépense dès 27 d’IMC avec antécédent cardiovasculaire. La France a clairement opté pour la version la plus restrictive.
Un long bras de fer avec les labos
Derrière l’annonce, une négociation sans bruit mais musclée. Le Wegovy est fabriqué par le danois Novo Nordisk, le Mounjaro par l’américain Eli Lilly. Deux poids lourds de la pharma mondiale dont les capitalisations boursières ont explosé sur le dos de cette famille de molécules, dérivées du GLP-1, à l’origine conçue pour le diabète de type 2. Le Comité économique des produits de santé a passé plus d’un an à arracher un prix d’achat acceptable. Résultat : des prix publics inférieurs à ceux pratiqués jusqu’ici en officine, en échange d’une indication très ciblée.
« Pour nous, c’est une excellente nouvelle. On s’est battu pour ça, et puis pour les personnes qui en ont le plus besoin », a réagi Anne-Sophie Joly, présidente du Collectif national des associations d’obèses, auprès de l’AFP. La même responsable rappelle qu’« une famille défavorisée ne va pas mettre plus de 300 euros par mois dans un médicament, alors qu’elle n’arrive pas à tenir les deux bouts ». Reste la question du périmètre retenu : pourquoi seulement les cas les plus graves ?
Un usage détourné dans le viseur des autorités
Le cadre restrictif répond aussi au risque de mésusage hors indication remboursable, invoqué par le gouvernement. Les réseaux sociaux regorgent depuis 2023 d’influenceuses et de personnalités qui s’injectent du Wegovy ou de l’Ozempic, son cousin diabétique, pour perdre quelques kilos avant un événement. Le terme « Ozempic face » est entré dans le vocabulaire courant pour décrire les visages amaigris des stars. L’Agence nationale de sécurité du médicament a déjà pris des mesures pour sécuriser l’utilisation de ces produits en France, en rappelant que ces mésusages peuvent entraîner des effets indésirables parfois graves et en réservant l’initiation du traitement à des spécialistes.
D’où la prescription initiale réservée aux structures de recours de niveaux 2 et 3 : centres spécialisés de l’obésité, CHU, services de soins de suite spécialisés en nutrition ou en endocrinologie, endocrinologues rattachés à un centre spécialisé. Le traitement est réévalué au bout de six mois, avec un arrêt prévu si la perte de poids reste inférieure à 5 %. Le médecin traitant pourra ensuite renouveler, mais pas initier. Une garde-barrière administrative qui limite mécaniquement le nombre de patients éligibles.
L’obésité, 17 % des adultes, et toujours en hausse
Le contexte épidémiologique justifie pourtant l’attente. La prévalence de l’obésité a doublé en France en vingt-trois ans : 8,5 % des adultes en 1997, 17 % aujourd’hui, selon l’enquête Obépi-Roche 2020 relayée par l’Inserm. Chez les 18-24 ans, le chiffre a même été multiplié par plus de quatre sur la même période. L’Organisation mondiale de la santé projette qu’en 2030, entre 25 % et 29 % de la population française sera en situation d’obésité.
Le coût pour le système de santé suit la même courbe. Une étude du cabinet Astérès, commandée par Novo Nordisk et publiée en novembre 2024, chiffre à 12,7 milliards d’euros le coût annuel de l’obésité en France, dont 10,2 milliards à la charge de l’Assurance maladie. Diabète, infarctus, cancers, prothèses articulaires : la facture pèse plus lourd, à long terme, qu’un investissement précoce dans les traitements anti-obésité. Mais cet arbitrage budgétaire suppose un horizon à dix ans, là où le ministère de la Santé doit tenir son budget chaque année.
Et après le 28 mai
Les deux arrêtés, datés du 23 mai, ont été publiés au Journal officiel le 28 mai. Le déploiement effectif suit de quelques semaines, le temps que les pharmacies actualisent leurs systèmes : la prise en charge s’applique à partir du 15 juin 2026. Les textes publiés ne prévoient à ce stade aucun élargissement automatique des critères d’IMC.
