Le drame se joue dans les jardins, pas dans les centres aquatiques. En quinze ans, neuf enfants américains de 22 mois à 3 ans se sont noyés dans une piscine hors-sol familiale, en grimpant à une simple sangle textile de renfort. La DGCCRF demande désormais aux parents français de vérifier leur Bestway, leur Intex ou leur Polygroup avant la première baignade.

Le piège invisible des piscines tubulaires

L’objet du litige n’est pas une fissure ni un défaut de remplissage. C’est une sangle textile qui ceinture la piscine, à l’extérieur des barres métalliques verticales, pour rigidifier la structure. Sur les modèles ronds et ovales de 1,22 mètre et plus, commercialisés jusqu’à l’été 2025, cette bande passe à hauteur de pied d’enfant. Un point d’appui parfait. L’échelle d’accès retirée ne change rien : un petit qui sait grimper sur une chaise sait grimper sur la sangle, et bascule dans plus d’un mètre d’eau.

La DGCCRF, dans son alerte publiée jeudi, parle d’un « défaut de sécurité susceptible d’engendrer un risque de noyade ». L’organisme précise que ces sangles « peuvent servir de point d’appui pour escalader la paroi et accéder à l’eau, même lorsque l’échelle d’accès a été retirée ». Le constat n’a rien d’abstrait. Aux États-Unis, les neuf décès recensés par l’autorité fédérale suivent tous le même schéma : un enfant qui accède seul au bassin en prenant appui sur la sangle.

Neuf morts outre-Atlantique avant le rappel

L’histoire commence aux États-Unis. Le 21 juillet 2025, la Consumer Product Safety Commission rappelle 5 millions de piscines vendues depuis 2002 par les trois fabricants. La commission documente neuf décès d’enfants âgés de 22 mois à 3 ans, en Californie, au Texas, en Floride, dans le Michigan, le Wisconsin et le Missouri, sur la période 2007 à 2022. Elle dit avoir connaissance de trois autres incidents, en 2011 et 2012, dans lesquels des enfants ayant accédé à ces piscines s’étaient déjà servis de la sangle pour y entrer. Au Canada, Santé Canada rappelle 266 000 unités au passage, sans décès rapporté.

La France a mis plus de neuf mois à réagir. Chargée de la surveillance du marché des produits non alimentaires, la DGCCRF a mené sa propre analyse de risque avant de publier son alerte, le 30 avril. Les fabricants mettent à disposition, gratuitement et sur demande, un kit de sécurisation. Bestway, Intex et Polygroup ont par ailleurs modifié la conception des modèles mis sur le marché à partir de 2026 pour éliminer ce point d’appui.

Près de 1,9 million de piscines hors-sol dans le parc français

Le pays compte 3,6 millions de piscines privées fin 2024, selon la Fédération des Professionnels de la Piscine et du Spa. Un Français sur vingt en possède une. Près de 1,9 million sont hors-sol, dont une large part de modèles tubulaires, un segment où Bestway et Intex sont très présents en grande surface et en bricolage. La France est le premier marché européen, troisième mondial derrière les États-Unis (8,5 millions de piscines) et le Brésil (3,4 millions). Le secteur a généré 2,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024, avec 95 000 nouvelles piscines installées dans l’année.

Pour récupérer le kit, les propriétaires doivent passer par les sites officiels des fabricants : strap-kit.intex.fr pour Intex, support.bestway.eu/fr-fr/kit pour Bestway, polygroupEU.support/kit pour Polygroup. Le kit permet de modifier la sangle pour l’empêcher de servir de point d’appui : chez Bestway, il s’agit de la repositionner à l’intérieur des pieds verticaux. Aux États-Unis, la CPSC décrit un dispositif composé d’une corde fixée au niveau du sol sur chaque pied de soutien, qui reprend le rôle structurel de la sangle, laquelle est ensuite coupée et retirée. La DGCCRF recommande, en attendant la réception du dispositif, « de ne pas laisser les enfants à proximité de la piscine sans surveillance, voire de vider la piscine ».

La loi de 2003 oubliait déjà les hors-sol

Le paradoxe est connu des spécialistes. La loi du 3 janvier 2003 oblige tout propriétaire de piscine enterrée à installer un dispositif de sécurité homologué (barrière, couverture, abri ou alarme), sous peine de 45 000 euros d’amende. Les piscines hors-sol, elles, échappent à cette obligation depuis vingt ans, alors qu’elles concentrent désormais plus de la moitié du parc et restent accessibles aux jeunes enfants. Le texte de 2003 ne vise que les piscines enterrées non closes, privatives, à usage individuel ou collectif. Vingt ans plus tard, les modèles démontables atteignent 1,32 mètre et tiennent toute la saison sans démontage.

Les chiffres de Santé publique France justifient la vigilance. L’agence a recensé 1 244 noyades durant l’été 2024, dont 350 mortelles. Près d’un noyé sur trois (29 %) avait moins de 6 ans. Les noyades fatales chez les moins de 18 ans surviennent principalement en piscine privée, selon le bilan officiel. Entre le 16 juillet et le 15 août 2024, période marquée par des épisodes de fortes chaleurs, le nombre de noyades a bondi de 41 % par rapport à la même période de 2023. Quatre régions concentrent 60 % des cas : Paca, Nouvelle-Aquitaine, Occitanie et Auvergne-Rhône-Alpes.

Une saison à hauts risques s’annonce

Avec un parc national en croissance constante, l’alerte tombe au moment où les bâches sont retirées et où les premiers remplissages s’achèvent. Pour les piscines encore en stock en magasin, la DGCCRF précise que le kit est fourni directement avec le produit.

Le kit est gratuit et les fabricants le présentent comme simple à installer. Reste à savoir combien de propriétaires verront passer l’alerte avant que les enfants ne se mettent à tester la sangle, qui ressemble à une corde tendue à hauteur de pied. Même une fois le dispositif posé, la DGCCRF rappelle que la vigilance reste indispensable : retirer ou verrouiller l’échelle après chaque baignade, maintenir une surveillance active et continue par un adulte, équiper les enfants non-nageurs de brassards ou d’un maillot flotteur adaptés à leur taille et à leur poids.