Le grand méchant du nouveau Pixar n’a ni crocs ni rayon laser. C’est une tablette tactile en forme de grenouille, et elle suffit à glacer le sang de Woody et de Buzz l’Éclair. En salles en France depuis mercredi, Toy Story 5 prend un pari osé: faire de l’objet que réclament tous les enfants la pire menace jamais affrontée par une bande de jouets.
Une grenouille tactile s’installe dans la chambre
L’intrigue reprend quelques années après le quatrième épisode. Woody a quitté la chambre de Bonnie pour aider les jouets abandonnés à retrouver des bras. En son absence, Jessie la cowgirl a pris la tête de la troupe, Buzz l’Éclair en second. Tout se grippe le jour où Bonnie, désormais âgée de huit ans, tombe sous le charme de Lilypad, une tablette éducative à la bouille de batracien qui lui promet le monde entier au bout des doigts. Sa silhouette évoque les LeapPad, ces ardoises pour enfants écoulées par millions dans les années 2010. L’actrice Greta Lee lui prête sa voix. Face à cet écran qui chante et qui répond, la troupe de plastique se découvre soudain démodée. Devant la presse, le patron créatif de Pixar Pete Docter avait résumé le film en une formule: le jouet rencontre la technologie.
Sept ans après des adieux qu’on croyait définitifs
Il fallait une bonne raison pour rouvrir cette boîte. Sortie en 2019, Toy Story 4 avait des allures de point final, avec une séparation déchirante entre Woody et ses amis. Tom Hanks, voix du cowboy depuis 1995, avait annoncé en janvier 2019 avoir enregistré sa toute dernière réplique dans le rôle, un adieu qu’il a décrit comme terrible. La saga a pourtant pris l’habitude de multiplier les au revoir: le troisième volet, en 2010, avait déjà fait pleurer une génération entière. Sept ans après le quatrième, Pixar rappelle donc ses figurines. Avec une nouveauté de poids: c’est le premier Toy Story conçu sans John Lasseter, le co-créateur de la franchise, parti du studio fin 2018. La réalisation revient à Andrew Stanton, l’homme du Monde de Nemo et de WALL-E, épaulé par McKenna Harris. Au piano, Randy Newman rempile pour une dixième collaboration avec Pixar. Les toutes premières images avaient d’ailleurs été montrées en France, au festival d’animation d’Annecy, en juin 2025, bien avant la sortie en salles.
Woody se dégarnit, Jessie passe devant
Le film s’autorise quelques surprises sur ses propres personnages. Dans une scène, Woody retire son chapeau et dévoile un crâne qui se dégarnit: le shérif vieillit, lui aussi. Le vrai basculement tient à Jessie, propulsée héroïne principale, doublée comme toujours par Joan Cusack. Autour d’elle débarque une fournée de nouveaux jouets, dont Smarty Pants, un gadget d’apprentissage de la propreté à la voix de Conan O’Brien, et Atlas, un hippopotame GPS d’une humeur inoxydable. En coulisses, la mort a forcé plusieurs relais. Ernie Hudson reprend Combat Carl, qu’incarnait Carl Weathers, disparu en 2024. Monsieur et Madame Patate retrouvent eux aussi de nouvelles voix, après les décès de Don Rickles et d’Estelle Harris. Pixar glisse même un docteur cacahuète casse-cou, terrifié par la moindre technologie, clin d’oeil à peine voilé au sujet du film. La distribution française, elle, est attendue de pied ferme par les parents qui ont grandi avec la saga.
La critique séduite, à quelques voix près
L’accueil critique est largement favorable. Sur l’agrégateur Rotten Tomatoes, 93% des 112 premières critiques sont positives, pour une moyenne de 7,6 sur 10. Variety salue une suite agile, émouvante et irrésistible, quand IndieWire y voit la meilleure suite signée Pixar depuis 1999. Toutes les plumes ne suivent pas. Le magazine Slant résume le long-métrage à un spot de prévention sentimental contre l’addiction aux écrans. D’autres lui reprochent de tourner en rond dans deux chambres mornes, ou estiment que la franchise a fini par tirer une corde trop tendue. L’AV Club, qui lui met un B+, juge que ce cinquième tome tient l’essentiel des hauts standards de la série, avec plus de charge émotionnelle que le quatrième volet mais moins d’inventivité.
Pixar tape sur les écrans et fait le plein de salles
Reste le paradoxe au cœur du projet. Andrew Stanton dit être parti d’un constat amer, confié au magazine Empire: plus grand monde ne joue avec des jouets. Son film agite donc la peur de la tablette qui aspire l’attention des enfants, au moment où les pédiatres ne cessent d’alerter sur le temps d’écran et où l’Organisation mondiale de la santé recommande zéro écran avant deux ans. Sauf que les auteurs refusent de faire de Lilypad une vilaine en bonne et due forme. Elle effraie les jouets parce qu’elle incarne l’étape suivante dans la vie de Bonnie, pas parce qu’elle serait malveillante. Le discours sur les écrans avance ainsi en équilibre, porté par un blockbuster qui vise justement la génération biberonnée aux tablettes. La bande-annonce, elle, a cumulé 142 millions de vues en vingt-quatre heures, selon Deadline. Disney avait lâché le même jour celle du Diable s’habille en Prada 2, qui a fait mieux encore avec 185 millions de vues.
Le pari semble payer. Les analystes cités par Variety tablent sur un démarrage de 145 à 175 millions de dollars pour le seul week-end nord-américain, sur quelque 4 400 salles, avec un total mondial espéré au-delà de 275 millions de dollars. Deadline se montre plus prudent et table sur 140 millions sur le marché nord-américain. De quoi, dans tous les cas, effacer le record de la saga, détenu par les 120,9 millions de dollars du premier week-end de Toy Story 4, et signer le meilleur démarrage de l’année en Amérique du Nord. À titre de repère, Toy Story 4 avait franchi le milliard de dollars de recettes en 2019, l’un des plus gros scores jamais signés par Pixar. Le long-métrage sort aux États-Unis le 19 juin, deux jours après la France. Le verdict chiffré, lui, tombera dès le début de semaine prochaine.
