Au pied de l’Alpe d’Huez, Tadej Pogacar comptait plus de trois minutes de retard sur les échappés. Trente-cinq minutes plus tard, il franchissait la ligne seul, bras écartés, avec le temps d’ascension le plus rapide jamais chronométré dans les vingt et un virages. La montagne la plus scrutée du cyclisme voulait le faire plier. Elle lui a servi de tremplin.

Le maillot jaune a avalé les 13,8 kilomètres de la montée finale en 35 minutes et 26 secondes. Personne n’était descendu aussi bas, pas même Marco Pantani, dont la référence de 1995 tenait bon depuis trente et un ans. Pogacar a fait mieux de plus d’une minute. C’est sa cinquième victoire d’étape sur ce Tour, et surtout la première de sa carrière au sommet de l’Alpe d’Huez, l’un des rares grands rendez-vous qui manquaient encore à sa collection. Lenny Martinez a sauvé la deuxième place à six secondes, Richard Carapaz complétant le podium du jour à neuf, comme l’a raconté franceinfo.

Le fantôme de Pantani effacé

Ce chrono charrie une longue histoire. Il détrône celui que Pantani avait posé en 1995, quand l’Alpe d’Huez faisait déjà office de juge de paix du peloton et que les temps de montée nourrissaient toutes les discussions. Trois décennies durant, des générations de grimpeurs s’y sont usées sans l’inquiéter. Le média spécialisé BikeRadar parle d’un record pulvérisé plus que battu, et le nom du Slovène s’inscrit désormais en tête du tableau des ascensions les plus rapides de la station.

L’écart avec ses adversaires n’a cessé de se creuser au fil des trois semaines. Sur la route, la démonstration ne souffre aucune contestation. Relégué trop loin pour prétendre à la victoire selon toute logique, il a repris un à un les hommes de l’échappée avant de les déposer dans la pente, sous les yeux d’un public massé dans les lacets.

Un parcours dessiné pour le freiner

L’ironie tient dans le tracé. En présentant son édition 2026, l’organisation du Tour avait vanté un parcours en « crescendo », pensé pour retarder le plus longtemps possible la mainmise du champion et raviver le suspense. D’où cette idée peu commune : faire escalader l’Alpe d’Huez deux jours d’affilée. Le peloton y est monté vendredi par Gap, il y remonte samedi depuis Le Bourg-d’Oisans, sur 171 kilomètres. Le Tour n’avait plus programmé la station deux jours de suite depuis 1979, et il fallait remonter à 2022 pour la voir simplement au menu.

Le calcul n’a pas tenu. Loin de fragiliser le patron, la difficulté lui a offert une scène à sa démesure. Le quadruple vainqueur du Tour aborde donc le week-end sans rival au classement général, avec plus de sept minutes d’avance sur son dauphin, le Belge Remco Evenepoel.

À dix-neuf ans, Seixas s’accroche au podium

Le vrai suspense a glissé derrière lui. Evenepoel a verrouillé sa deuxième place. Le duel le plus français se joue un cran plus bas, pour la troisième marche : Isaac Del Toro la détient à 9 minutes 42, mais Paul Seixas le talonne à vingt-quatre secondes seulement, après avoir cédé quatre petites secondes dans la montée, selon les classements publiés par Eurosport et olympics.com.

Seixas a dix-neuf ans. C’est le plus jeune Français au départ d’un Tour depuis 1937, et le voilà déjà en course pour un podium à Paris. Son printemps avait mis le vélo mondial en alerte : deuxième des Strade Bianche, vainqueur de la Flèche wallonne et du Tour du Pays basque, deuxième de Liège-Bastogne-Liège, rappelle sa fiche. Au Pays basque, il est devenu le premier Français à s’imposer sur une course par étapes du World Tour depuis Christophe Moreau en 2007. Dans les lacets de l’Alpe d’Huez, il a tenu le rythme des cadors sans rendre les armes, à un âge où la plupart de ses rivaux couraient encore chez les juniors.

Tout se rejoue en vingt-quatre heures. Samedi, la même Alpe d’Huez pourrait départager Seixas et Del Toro, avant la dernière étape de dimanche et son final sur les pavés de Montmartre, à Paris. Vingt-quatre secondes à gratter, une géante à gravir une deuxième fois : le podium du Tour se dessinera ce week-end, dans les virages où Pogacar vient d’entrer dans la légende.