Pendant trois ans, un escrimeur russe ne pouvait monter sur la piste que dépouillé de presque tout : ni drapeau sur la veste, ni hymne en cas de titre, pas même les trois lettres « RUS » sur la feuille de match. À Hong Kong, cette semaine, ces symboles ont refait surface.
La Fédération internationale d’escrime a décidé, début juin, de lever « toutes les mesures de protection » prises contre la Russie et le Bélarus après l’invasion de l’Ukraine. L’effet est immédiat aux Championnats du monde, organisés du 22 au 30 juillet : les tireurs des deux pays concourent de nouveau sous leur drapeau, en tenue nationale, avec leur hymne diffusé en cas de victoire. L’instance met en avant les principes de la Charte olympique, la non-discrimination et « l’universalité du sport ».
Ce feu vert ne sort pas de nulle part. Fin 2025, la fédération avait déjà entrouvert la porte aux plus jeunes, dans le sillage d’une recommandation du Comité international olympique invitant à ne plus fermer les compétitions de jeunes aux passeports russes et bélarusses. Les Mondiaux de Hong Kong marquent l’épisode suivant, celui des seniors, cette fois sans conditions.
La rupture est nette parce que le point de départ l’était tout autant. Depuis 2022, la plupart des grandes fédérations avaient écarté les Russes ou ne les toléraient qu’en « athlètes neutres », sans nom de pays ni musique nationale. L’escrime a suivi ce second chemin : écartés en 2022, les Russes sont revenus sur les pistes dès 2023 sous bannière neutre, et vingt-quatre d’entre eux étaient encore engagés aux Mondiaux de Tbilissi en 2025, épreuves par équipes comprises. On passe donc, en une seule décision, de la bannière neutre au retour complet des symboles nationaux.
L’escrime a une histoire particulière avec la Russie. Sa fédération internationale a longtemps été dirigée par Alicher Ousmanov, magnat russe des métaux visé depuis 2022 par les sanctions européennes et américaines. Il avait mis ses fonctions entre parenthèses dès le 1er mars 2022, avant de se faire réélire à la présidence fin 2024, puis de se retirer une nouvelle fois dès le lendemain. La fédération, elle, ne motive sa décision que par les principes de la Charte olympique. Le judo et la gymnastique ont toutefois pris des décisions voisines ces derniers mois : le mouvement dépasse le seul fleuret.
Pour le public français, la bascule tombe en plein moment fort. L’équipe de France reste l’une des toutes meilleures du monde : elle a raflé dix médailles aux derniers championnats d’Europe et elle a encore brillé à Hong Kong. Le 26 juillet, ses sabreuses ont réussi un doublé rare, Sara Balzer prenant l’argent, battue en finale par l’Allemande Larissa Eifler (15-10), et Toscane Tori le bronze, selon la Fédération française d’escrime. Ces Mondiaux ne pèsent en revanche pas encore sur Los Angeles : le système de qualification olympique de la FIE ne fait courir la période retenue qu’à partir du 1er avril 2027, les classements étant arrêtés au 1er avril 2028. C’est à ce moment-là que les Bleus croiseront des Russes redevenus « officiels » dans la course aux quotas.
La compétition donne la mesure de l’enjeu : 1 444 tireurs venus de 113 nations selon la fédération internationale, douze titres mondiaux à distribuer entre le fleuret, l’épée et le sabre. Au 26 juillet, aucun Russe n’était monté sur la plus haute marche, mais leur seule présence, drapeau à l’appui, a suffi à changer l’ambiance des tribunes.
Cette réouverture a un revers, et il est bruyant. La délégation ukrainienne, présente à Hong Kong, a dit sa colère. « Je ne comprends pas pourquoi ils ont fait ça. Est-ce que la situation en Ukraine s’est améliorée ? C’est pire, bien pire qu’avant », a réagi Igor Reizlin, entraîneur des épéistes ukrainiens, cité par le South China Morning Post. Dans le même reportage, l’épéiste Mykhailo Krasniuk, vainqueur 3-2 d’un Russe en poule, qualifie la décision de la fédération d’« inacceptable » et décrit un assaut chargé d’« une motivation et des émotions supplémentaires ».
Les deux camps ont leurs arguments, et ils ne datent pas d’hier. Les partisans du retour rappellent qu’un athlète ne choisit pas la politique de son gouvernement, et qu’exclure des sportifs pour leur passeport contredit l’idée même du sport universel. Leurs adversaires répondent qu’aucun drapeau n’est neutre lorsqu’il accompagne une armée en campagne, et que la présence russe nourrit d’abord la communication du Kremlin. Aucune des deux positions n’a bougé depuis le début du conflit ; ce sont les fédérations qui, une à une, changent de pied.
Ce basculement accompagne celui du Comité international olympique, que l’escrime a même devancé sur la Russie. L’instance olympique a d’abord cessé, en mai, de recommander des restrictions contre les Bélarusses, avant de lever le 7 juillet, « à titre provisoire », la suspension du comité olympique russe en vigueur depuis octobre 2023. Chaque fédération demeure toutefois libre de fixer ses propres règles, d’où un paysage éclaté : ici les symboles nationaux reviennent, là les Russes concourent encore sous bannière neutre, ailleurs ils restent interdits.
Le vrai test viendra des Jeux eux-mêmes. Le CIO a desserré l’étau sans trancher le point le plus sensible : il n’a toujours pas dit si le drapeau russe flotterait à Los Angeles en 2028. Les fédérations, elles, décident déjà, chacune dans son coin, et l’escrime vient d’en offrir la démonstration la plus visible de l’été.
