Ce n’est pas une grève, ni une panne isolée. Depuis le printemps, franchir une frontière de l’espace Schengen peut virer à cinq heures d’attente debout, valise à la main. Et à quelques jours du plus gros chassé-croisé de l’été, personne à Bruxelles n’a choisi d’appuyer sur pause.
En cause, un logiciel entré en service à l’automne dernier : l’EES, pour « système d’entrée/sortie ». Depuis le 12 octobre 2025, et de façon généralisée à toutes les frontières extérieures de Schengen depuis le 10 avril, il remplace le tampon sur le passeport par un enregistrement biométrique. Un voyageur venu d’un pays tiers, un Américain, un Britannique, un Marocain, doit désormais laisser ses empreintes et une photo de son visage lors de son premier passage. L’objectif affiché par la Commission européenne : repérer plus vite les dépassements de durée de séjour et sécuriser les vingt-neuf pays concernés.
Tout se joue sur ce premier passage. Relever des empreintes et prendre un cliché prend du temps, surtout quand une borne tombe en panne ou qu’il manque des agents au guichet. Les files s’étirent. Airports Council International Europe, qui fédère les aéroports du continent, a mesuré des temps de traitement en hausse de 70 % et des attentes montant jusqu’à trois heures aux heures de pointe. À Zurich, à Bruxelles ou dans les aéroports de vacances espagnols comme Palma et Alicante, des voyageurs ont raconté cinq heures de patience.
« On a atteint un point critique »
Le 1er juillet, trois poids lourds du transport aérien ont écrit d’une même voix à Ursula von der Leyen : l’association des aéroports (ACI Europe), celle des compagnies européennes (Airlines for Europe) et l’organisation mondiale du secteur (IATA). Le déploiement a « atteint un point critique », préviennent-ils dans cette lettre rapportée par Euronews, avec des passages de frontière grimpant jusqu’à cinq heures. Leur demande tient en une ligne : pouvoir suspendre les contrôles biométriques le temps de la ruée de juillet et août, quand les aéroports européens attendent une quarantaine de millions de passagers de plus qu’en mai et juin. Les trois organisations avaient déjà alerté en février : dans un communiqué commun publié par l’IATA, elles prévenaient que les pics de juillet et août produiraient des attentes « de quatre heures ou plus ».
La réponse de Bruxelles a douché le secteur. Début juillet, la Commission a opposé une fin de non-recevoir à la suspension totale, jugée irréalisable parce qu’elle créerait une asymétrie entre les frontières de Schengen. Elle situe les difficultés sur une vingtaine de points de passage, sur les 1 500 que compte l’Union, et maintient jusqu’à la fin de l’été la possibilité de suspendre partiellement les relevés biométriques aux heures de pointe, rapporte L’Écho touristique. En déplacement en Irlande le 3 juillet, Ursula von der Leyen a reconnu qu’il restait « beaucoup à faire » pour réduire les files, et assuré travailler « avec les États membres pour que ces problèmes techniques soient résolus ». Autrement dit, le système reste en place et la Commission mise sur des correctifs.
Même sans empreintes, coincé dans la file
Un détail change pourtant tout pour un voyageur français : l’EES ne vous vise pas. Citoyen de l’Union, vous n’êtes pas fiché, vous gardez vos sas et vos files réservées. Sauf que la frontière, elle, se partage. Quand un hall s’engorge pour enregistrer des dizaines de touristes non européens, ce sont les vols qui décollent en retard, les correspondances qu’on manque, les portes d’embarquement qui se referment. On peut ne jamais poser le doigt sur une borne et rater quand même son avion.
En France, l’alerte ne date pas d’hier. Dès février, Aéroports de Paris redoutait quatre à six heures d’attente cet été à Roissy et à Orly, et réclamait le report du déploiement complet à l’automne. Paris a fini par porter le débat à Bruxelles : le 7 juillet, la France a cosigné avec la Belgique, l’Allemagne, la Grèce, l’Italie, Malte, les Pays-Bas, le Portugal et la Suisse une lettre au commissaire Magnus Brunner demandant que la clause de suspension partielle des relevés biométriques, censée expirer le 6 septembre, reste disponible au-delà. La Commission n’a pas tranché.
La suite s’annonce chargée. Un second dispositif, ETIAS, doit imposer une autorisation de voyage payante, vingt euros, aux visiteurs aujourd’hui dispensés de visa. Son lancement était annoncé pour le dernier trimestre 2026 ; il est désormais donné pour improbable avant 2027, l’agence eu-LISA ayant reconnu que l’échéance de fin d’année n’était plus tenable. En attendant, un réflexe limite la casse : dans plusieurs aéroports, on peut déjà pré-enregistrer ses données à une borne avant même d’arriver au guichet. L’application de préenregistrement développée par Frontex, elle, reste très peu déployée par les États membres, ce que le secteur range parmi les causes des retards.
