Sept minutes avant, vingt aujourd’hui. À l’aéroport de Rome Fiumicino, le temps qu’un voyageur britannique passe au contrôle des passeports a presque triplé depuis le printemps. Et le mécanisme de secours qui évite aux aéroports européens de saturer complètement disparaît le 6 septembre.
Le tampon a disparu, la biométrie l’a remplacé
Le système d’entrée et de sortie européen, connu sous le sigle EES, a été déployé par étapes à partir d’octobre 2025 avant de devenir pleinement opérationnel le 10 avril dernier dans les 29 pays de l’espace Schengen. Fini le coup de tampon dans le passeport : à chaque passage de frontière extérieure, le voyageur laisse ses empreintes digitales, une photo de son visage, les données de son passeport, la date et le lieu de son entrée comme de sa sortie. Le fichier est ensuite comparé à la sortie pour repérer ceux qui dépassent la durée de séjour autorisée. Dès le premier matin, Roissy avait connu quatre heures de file.
Une précision qui change tout pour comprendre le sujet : les ressortissants de l’Union européenne ne sont pas enregistrés. Le dispositif vise les voyageurs des pays tiers, Britanniques et Américains en tête. Ce sont eux qui patientent. Les autres partagent simplement les mêmes halls d’arrivée, les mêmes navettes et les mêmes correspondances. Le détail des données collectées est publié sur le portail officiel de l’Union européenne.
Rome, Faro, Alicante : partout la même scène
Ivan Bassato, directeur des opérations aériennes de l’aéroport de Rome Fiumicino, a chiffré la dégradation auprès de la BBC : environ sept minutes pour traiter un passager britannique avant l’EES, une vingtaine désormais, avec des pointes où la file dure une à deux heures. Sa formule, traduite de l’anglais, tient en trois mots : la situation n’est absolument pas acceptable.
À Faro, porte d’entrée de l’Algarve et destination massive des vacanciers britanniques, le superintendant Pedro Oliveira décrit le même glissement : dix minutes d’attente autrefois, plus de trente aujourd’hui. Alicante et Lanzarote ont connu des engorgements comparables. Dans un courrier adressé à la Commission européenne le 1er juillet, les organisations du transport aérien évoquent des délais montant jusqu’à cinq heures.
Les compagnies ont adapté leur discours. Ryanair conseille à ses passagers britanniques de prévoir du temps supplémentaire et parle ouvertement d’un déploiement raté. Wizz Air, dès le mois de juin, demandait aux voyageurs venus du Royaume-Uni de se présenter trois heures avant leur vol.
La soupape que neuf pays veulent garder
Si le système n’a pas cédé cet été, c’est grâce à une clause peu connue. Les autorités frontalières peuvent, en cas de circonstances exceptionnelles, cesser temporairement de relever empreintes et photos pour écouler la file. Le Portugal y recourt aux heures de pointe, la Commission l’a confirmé. La Grèce et l’Italie ont exploré la même piste.
Cette possibilité s’éteint le 6 septembre. Le 7 juillet, neuf gouvernements ont cosigné une lettre pour demander qu’elle soit prolongée : Belgique, France, Allemagne, Grèce, Italie, Malte, Pays-Bas, Portugal et Suisse. Les signataires y qualifient l’échéance de septembre de « source de préoccupation sérieuse et légitime », partagée selon eux par plusieurs États membres et par l’ensemble du secteur des transports. Ils réaffirment leur soutien au principe des contrôles, mais jugent essentiel de conserver cette marge de manœuvre.
Réponse de Bruxelles, rapportée par POLITICO : le porte-parole de la Commission Markus Lammert s’est félicité de l’engagement des États en faveur d’une application complète du dispositif, et a assuré rester en contact « étroit et constructif » avec les « quelques États membres » en difficulté à certains points de passage. Aucune suspension générale n’est sur la table.
« Il faut une nouvelle version du système »
Alexander Zinell dirige Fraport Greece, qui exploite quatorze aéroports grecs. Dans un entretien au Financial Times, il pointe des défauts de conception et raconte le quotidien de ses équipes : des tonnelles installées pour abriter du soleil les passagers qui patientent, une priorité donnée aux voyageurs fragiles pour éviter les malaises. Selon lui, seules les suspensions d’urgence empêchent l’ensemble de s’effondrer. « Ce sont des rustines. Le système doit être refondu », résume-t-il, plaidant pour un enregistrement effectué avant l’arrivée à l’aéroport plutôt que dans la file.
Le patron d’easyJet Kenton Jarvis a employé un vocabulaire plus direct encore, jugeant les files de ces dernières semaines totalement inacceptables. Le 1er juillet, ACI Europe, Airlines for Europe et l’Association du transport aérien international ont réclamé ensemble le droit de suspendre les contrôles dès que le flux de passagers dépasse la capacité d’un poste frontière, au minimum pour juillet et août, puis un mécanisme permanent à partir de septembre. Leur courrier décrit une pression devenue intenable pour les garde-frontières comme pour les aéroports. Le détail du fonctionnement du dispositif figure sur le site de la direction des affaires intérieures de la Commission.
La France a déjà reculé sur la Manche
Paris a signé la lettre des neuf, et la position française tient à une expérience récente. Quelques jours avant l’échéance du 10 avril, la police aux frontières a renoncé à lancer la collecte biométrique aux terminaux Eurostar, à Calais et dans les autres ports de la Manche. Deux raisons avancées : des tests logiciels non concluants et un manque de place physique pour installer les bornes de relevé d’empreintes sans étrangler le flux de voyageurs. Les agents ont continué à tamponner les passeports à la main en créant des dossiers EES manuels.
Ce répit n’a pas empêché les bouchons ailleurs. À la mi-avril, des attentes atteignant quatre heures ont été relevées pour les passagers hors Union européenne à Paris-Charles-de-Gaulle. Le passage transmanche reste moins dégradé que les aéroports, faute précisément d’avoir basculé sur la biométrie complète.
Le deuxième chantier a déjà pris du retard
Derrière l’EES en attendait un autre : ETIAS, l’autorisation de voyage à 20 euros que devront demander avant leur départ les ressortissants de pays tiers dispensés de visa. Le lancement visait le dernier trimestre 2026. L’agence européenne eu-LISA, chargée de construire la plateforme, a reconnu que ce calendrier n’était plus tenable, et un report à 2027 est évoqué. Son conseil d’administration s’était réuni le 17 juin sans trancher.
Deux rendez-vous fixent donc la suite. Le mécanisme de suspension temporaire expire le 6 septembre, et le conseil d’administration d’eu-LISA se retrouve le même mois pour arrêter un nouveau calendrier ETIAS. Les deux décisions tomberont une fois la haute saison touristique terminée.
