Allemagne, Espagne, Italie, Autriche, Portugal. Cinq gouvernements européens aux antipodes politiques viennent de s’accorder sur un point : les géants du pétrole et du gaz doivent payer. La France, siège de TotalEnergies, quatrième groupe pétrolier mondial, préfère demander une « enquête sur les marges des raffineries ».

Une lettre signée de la gauche à l’extrême droite

Dans un courrier daté du vendredi 3 avril et adressé au commissaire européen au Climat Wopke Hoekstra, cinq ministres des Finances plaident pour la création d’un impôt exceptionnel à l’échelle de l’Union européenne sur les bénéfices des compagnies énergétiques, rapporte Reuters. Les signataires : l’Allemand Lars Klingbeil, l’Espagnol Carlos Cuerpo, l’Italien Giancarlo Giorgetti, le Portugais Joaquim Miranda Sarmento et l’Autrichien Markus Marterbauer.

Ce qui frappe, c’est l’éventail politique. Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez porte, par la voix de son ministre des Finances, la même demande que celui de Giorgia Meloni, à l’extrême droite, et que celui du conservateur Friedrich Merz. Quand des gouvernements qui se battent sur la migration, le budget et la défense tombent d’accord pour taxer les pétroliers, le signal dépasse la fiscalité.

« Ceux qui tirent profit des conséquences de la guerre doivent apporter leur part pour alléger le fardeau qui pèse sur le grand public », écrivent les cinq ministres dans leur courrier consulté par Euronews.

Pétrole à 100 dollars, gaz en hausse de 70 %

Les chiffres justifient la colère. Depuis les frappes israélo-américaines contre l’Iran lancées le 28 février, le baril de Brent a bondi de plus de 50 %, franchissant la barre des 100 dollars. Les prix du gaz en Europe ont grimpé de plus de 70 %. En France, le gazole a dépassé les 2,30 euros le litre, selon les relevés du ministère de la Transition écologique.

Les cinq pays proposent de relancer un mécanisme inspiré de la « contribution de solidarité » adoptée par l’UE en 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Cette taxe de 33 % sur les profits des groupes pétroliers et gaziers dépassant de plus de 20 % la moyenne des quatre années précédentes avait rapporté environ 28 milliards d’euros, selon les chiffres de la Commission européenne cités par Euronews.

Cette fois, les ministres veulent aller plus loin : ils réclament une base juridique plus solide et demandent que les bénéfices réalisés à l’étranger par les multinationales pétrolières entrent dans l’assiette du prélèvement. Autrement dit, un groupe qui engrange des milliards au Moyen-Orient ou en Afrique ne pourrait plus échapper à la contribution sous prétexte que les profits n’ont pas été comptabilisés en Europe.

Paris préfère une « enquête » à une taxe

La France brille par son absence parmi les signataires. Le ministre de l’Économie Roland Lescure a choisi une tout autre voie : il a écrit à la Commission pour demander l’ouverture d’une enquête sur les marges des raffineries européennes, a-t-il annoncé vendredi soir sur le plateau de « C à vous », sur France 5. Une démarche qui revient à vérifier s’il y a abus avant de parler de taxe.

Le contraste est saisissant. D’un côté, cinq pays qui exigent un mécanisme contraignant et rapide. De l’autre, Paris qui demande une simple investigation dont les conclusions pourraient arriver dans plusieurs mois. La France est le seul des trois plus grands États membres de l’UE à ne pas figurer sur la lettre.

Ce silence français a un contexte. TotalEnergies, dont la Caisse des dépôts détient environ 1,4 % du capital, a vu son résultat net reculer de 17 % en 2025, à 13,1 milliards de dollars (environ 10,9 milliards d’euros), sous l’effet de la baisse des cours du brut, selon le communiqué de résultats du groupe. Son résultat net ajusté, l’indicateur suivi par les marchés, s’est établi à 15,6 milliards de dollars. Avec la remontée du brut depuis mars, les analystes anticipent un premier trimestre 2026 en forte hausse. La France reste le pays européen le plus exposé politiquement à une taxe sur les superprofits pétroliers : aucun autre État membre n’héberge un acteur de cette taille dans le secteur.

2022, le précédent qui a fonctionné

La contribution de solidarité de 2022 n’avait pas fait l’unanimité. Certains États l’avaient appliquée avec enthousiasme, d’autres avaient traîné des pieds. Mais le bilan est là : 28 milliards d’euros collectés, redistribués aux ménages via des chèques énergie, des plafonds de prix et des aides aux entreprises, rappelle la Commission européenne.

L’Italie avait instauré en parallèle son propre prélèvement national sur les « extraprofitti » des énergéticiens, dont le rendement était resté très en deçà des 11 milliards d’euros espérés. L’Espagne et l’Allemagne avaient, elles, financé des dispositifs de plafonnement des prix de l’énergie. Chaque pays avait adapté l’outil à sa situation, mais le signal politique avait été clair : les pétroliers paient quand la crise éclate.

Hans Stegemen, économiste en chef à la Triodos Bank, appuie la démarche. « La politique fiscale a un rôle clair à jouer dans la redistribution de ces gains. Les taxes sur les bénéfices exceptionnels sont une évidence », a-t-il déclaré à Euronews.

Bruxelles face à un casse-tête juridique

La Commission devra trancher. En 2022, la base juridique choisie, l’article 122 du traité sur le fonctionnement de l’UE réservé aux « circonstances exceptionnelles », avait été contestée en justice. Plusieurs recours en annulation ont été déposés devant le Tribunal de l’Union, et la Cour de justice a été saisie de la validité du dispositif, sans arrêt définitif à ce jour.

Les cinq ministres demandent cette fois une base plus robuste. Problème : toute nouvelle directive fiscale requiert l’unanimité des Vingt-Sept. Or, des pays comme l’Irlande, qui héberge les sièges européens de nombreuses multinationales, ou les Pays-Bas pourraient s’y opposer. Sans compter la Hongrie de Viktor Orbán, qui a bloqué à plusieurs reprises des initiatives fiscales européennes ces dernières années.

Le courrier arrive sur le bureau de Wopke Hoekstra à un moment délicat. Le commissaire néerlandais doit gérer la transition énergétique, la sécurité d’approvisionnement et, désormais, la pression de cinq capitales qui réclament une réponse rapide.

Les automobilistes européens entre deux feux

Pendant que les capitales débattent, les pompes à essence continuent de flamber. Le détroit d’Ormuz reste sous tension, le conflit au Moyen-Orient ne montre aucun signe de désescalade, et les marchés pétroliers intègrent une prime de risque qui ne devrait pas disparaître de sitôt.

En Allemagne, le litre de super sans plomb a dépassé les 2,10 euros. En Italie, le diesel a franchi les 2,15 euros. Au Portugal et en Autriche, les gouvernements ont déjà annoncé des mesures temporaires, financées sur leurs budgets nationaux, en attendant une éventuelle réponse européenne.

La prochaine réunion de l’Ecofin, le 5 mai, donnera une première indication sur l’accueil réservé à la proposition par l’ensemble des Vingt-Sept. Si la France y maintient son refus de signer, elle se retrouvera dans le camp des pays qui protègent leurs champions industriels, face à une majorité qui veut soulager ses automobilistes.

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