On peut désormais devenir citoyen d’un pays sans y être né, sans y vivre, parfois sans qu’il existe vraiment sur une carte. Il suffit d’acheter le bon jeton numérique. Derrière cette idée, une poignée de milliardaires de la tech qui veulent bâtir leurs propres nations.
Un pays qui commence par un site web
Le concept porte un nom, la « network state », ou nation en réseau. Il vient d’un livre paru en 2022, signé Balaji Srinivasan, ancien directeur technique de la plateforme d’échange de cryptomonnaies Coinbase. Son pari tient en une phrase, on ne fonde plus un pays avec un territoire et une armée, mais avec une communauté en ligne assez soudée pour, un jour, acheter des terres et se faire reconnaître par de vrais États.
La méthode se répète d’un projet à l’autre. Tout part d’un réseau de gens qui partagent les mêmes valeurs, réunis sur internet. Vient ensuite une monnaie interne, presque toujours une cryptomonnaie. Les fonds affluent, la communauté rachète des immeubles, des quartiers, parfois une île entière, et espère décrocher au bout du chemin une reconnaissance diplomatique. La citoyenneté ne s’hérite pas ici, elle s’achète, en détenant une quantité suffisante du jeton maison.
Une île hondurienne à 11 milliards
Le projet a déjà un visage bien réel, et un procès à sa mesure. Sur l’île de Roatán, au large du Honduras, une cité privée baptisée Próspera fonctionne depuis plusieurs années avec ses propres tribunaux, sa police et son code des impôts. Ses soutiens affichés ressemblent à un annuaire de la Silicon Valley, de Peter Thiel à Marc Andreessen, jusqu’à Sam Altman, le patron d’OpenAI. Sur place, le résident signe un contrat plutôt qu’il ne vote une loi, et choisit son niveau de régulation comme on choisit un forfait téléphonique.
L’affaire aurait pu rester une curiosité pour investisseurs fortunés. En 2022, le Congrès hondurien a abrogé la loi qui autorisait ces zones à statut spécial. La riposte a été cinglante. Próspera réclame aujourd’hui 10,7 milliards de dollars à l’État hondurien, près des deux tiers de son budget annuel, devant un tribunal d’arbitrage international. Le média économique Bloomberg a résumé le dossier d’une formule, le rêve libertarien tourné au cauchemar à 11 milliards. Excédé, le Honduras avait quitté cette juridiction en 2024, avant d’y revenir en mars 2026.
151 000 citoyens, zéro territoire
L’autre étoile montante s’appelle Praxis. La société se présente comme une « nation née sur internet » et vise une ville de 10 000 habitants, quelque part en Méditerranée, à moins que ce ne soit au Groenland, une piste que son fondateur Dryden Brown a poussée jusqu’à rencontrer des responsables locaux. Sur le papier, l’ambition force le respect. Début 2026, Praxis affirmait rassembler 151 068 citoyens venus de 80 pays, selon ses propres chiffres, et une liste d’attente de 50 000 candidats.
Pour nourrir ce mirage, l’argent a coulé à flots. Le projet a levé 525 millions de dollars, dont un demi-milliard apporté par une seule société d’investissement en cryptomonnaies, rapporte le média spécialisé The Block. Douze mille membres se disent prêts à déménager dès cette année. La société assure même que les entreprises fondées par ses membres pèsent, ensemble, plus de mille milliards de dollars. Reste un léger détail, la ville, elle, n’a toujours pas de sol.
Sortir plutôt que voter
Derrière la technologie affleure une conviction politique. Pour ces entrepreneurs, la démocratie représentative serait devenue trop lente, trop bureaucratique, incapable de suivre le rythme de l’innovation. Plutôt que de changer un pays de l’intérieur par le bulletin de vote, ils préfèrent le quitter et en recréer un ailleurs, taillé à leurs règles. L’idée n’est pas neuve, elle prolonge le vieux rêve des « seasteaders », ces libertariens qui imaginaient des cités flottantes en haute mer, hors de portée des gouvernements. La BBC, qui a consacré une longue enquête au phénomène en juillet, résume l’état d’esprit sans détour, dans ces micro-nations, c’est l’argent qui achète le droit de vote.
Là se niche le vrai point de friction. Dans un pays classique, une voix vaut une voix. Dans une nation en réseau, le poids politique dépend souvent du nombre de jetons détenus ou du contrat signé en arrivant. Les plus fortunés tranchent, les autres suivent. Un habitant modeste de Roatán ne pèse pas lourd face à un fonds d’investissement californien.
Avant-garde ou passe-droit de riches ?
Les critiques dénoncent une forme de néocolonialisme. Des ONG et une partie de la classe politique hondurienne y voient une confiscation de souveraineté, un morceau de pays cédé à des étrangers qui échappent à l’impôt local et aux lois nationales. Qu’une entreprise privée puisse réclamer à un État pauvre une somme équivalant à un tiers de sa richesse annuelle suffit à nourrir la colère.
Les fondateurs plaident l’inverse. Ils promettent des emplois, des hôpitaux, des écoles et une prospérité que les gouvernements locaux n’auraient, selon eux, jamais su offrir. Balaji Srinivasan aime rappeler que les États-Unis eux-mêmes ont débuté comme un projet politique minoritaire avant de s’imposer. L’idée séduit assez pour que Donald Trump ait évoqué la création de « villes de la liberté » sur des terrains fédéraux.
Pour l’heure, aucune de ces nations autoproclamées n’a obtenu la moindre reconnaissance officielle. La décision du tribunal d’arbitrage sur Próspera est attendue dans les prochaines années, et Praxis promet toujours de poser sa première pierre. Le vrai test viendra le jour où l’un de ces projets réclamera un siège à l’ONU. Ce jour-là seulement, on saura si l’on assiste à la naissance d’un nouveau type de pays, ou à la plus coûteuse des utopies de la Silicon Valley.