Ils ne sont pas morts chez eux. Ils sont morts sur la route, à quelques kilomètres de leur maison, en essayant de distancer un mur de flammes plus rapide qu’eux. Le feu qui a ravagé du 9 au 24 juillet les collines de Los Gallardos, dans la province d’Almería, a fait 13 morts et huit blessés, l’incendie le plus meurtrier qu’ait connu l’Espagne depuis quarante ans. Au plus fort de la crise, 23 personnes étaient recherchées; toutes les victimes ont depuis été identifiées.

Quatre corps dans une voiture calcinée

Le scénario est glaçant de simplicité. Quatre personnes, des Britanniques selon les premiers éléments, ont été retrouvées carbonisées à l’intérieur de leur véhicule, rattrapées par le feu avant d’avoir pu rejoindre une route sûre. Sept autres ont péri après avoir abandonné leur voiture pour continuer à pied, le long d’un itinéraire qui ne figurait pas dans le plan d’évacuation officiel. Ils se sont engagés dans le lit asséché d’une rivière, un couloir où la chaleur et la fumée se concentrent; sur ce groupe de neuf personnes, deux ont survécu. D’autres corps ont été retrouvés ensuite, portant le bilan définitif à treize.

Douze des treize victimes étaient des résidents étrangers, ce qui explique la prudence des autorités dans les premiers jours sur leur identification. Les services d’urgence andalous parlent d’un incendie d’une violence rare, alimenté par une végétation sèche comme de l’amadou, des températures proches de 40 degrés et des rafales de vent atteignant 50 km/h.

Un coin d’Andalousie où l’on parle français

Los Gallardos n’est pas un village espagnol comme les autres. Ce secteur de l’arrière-pays d’Almería, entre mer et montagnes arides, attire depuis vingt ans une population d’expatriés européens venus profiter du soleil et de l’immobilier bon marché. Français, Britanniques et Belges y possèdent des maisons, parfois à l’année, souvent pour les vacances. Voilà pourquoi un feu de forêt local prend soudain une dimension internationale, et pourquoi il résonne jusque dans les foyers français.

Au total, environ 1 405 habitants ont été évacués, dont près de 200 vers des refuges temporaires. Les images diffusées par les chaînes espagnoles montrent des collines noircies, des carcasses de voitures et des maisons éventrées par les flammes, dans un paysage qui ressemblait il y a une semaine à une carte postale. Le décompte par nationalité a été rendu public le 14 juillet, une fois les treize corps identifiés: sept Britanniques, trois Belges, un Français, un Américain et un Espagnol.

Pourquoi fuir au dernier moment tue

Le drame de Los Gallardos rappelle une vérité que les pompiers répètent sans être toujours entendus: face à un incendie, le moment le plus dangereux n’est pas quand les flammes atteignent la maison, mais quand les habitants décident de fuir trop tard. Un feu de broussailles peut avancer à plusieurs dizaines de kilomètres par heure, projeter des braises à des centaines de mètres et sauter une route en un instant. Une voiture prise dans les fumées perd toute visibilité, cale, et se transforme en piège.

Les spécialistes de la protection civile le formulent sans détour: soit on part très tôt, par les axes balisés, soit on se met à l’abri dans un bâtiment en dur quand le front arrive, fenêtres fermées. Sortir de son véhicule pour courir dans la nature, en terrain inconnu, est presque toujours la pire option. Rester dans une voiture aux vitres remontées offre souvent une meilleure protection que courir à découvert, le temps que le front de flammes passe. À Los Gallardos, les victimes avaient emprunté une sortie d’évacuation que les services d’urgence n’avaient pas indiquée. La chaîne d’alerte fait elle aussi partie de l’enquête: la Junta d’Andalousie n’a pas déclenché le système d’alerte sur téléphones portables ES-Alert, un choix qu’elle défend et que plusieurs responsables de la protection civile contestent.

L’Europe a déjà vécu ce cauchemar. En juin 2017, au Portugal, l’incendie de Pedrógão Grande avait tué 66 personnes, dont une grande partie piégées dans leurs voitures sur une route encerclée par les flammes en pleine fuite. Les enquêtes qui ont suivi ont toutes pointé le même enchaînement: une alerte trop tardive, des habitants sur les routes au pire moment, des secours débordés. Neuf ans plus tard, à un millier de kilomètres de là, le scénario se répète presque à l’identique.

Une Espagne écrasée par la chaleur

L’incendie n’est pas tombé du ciel. Il s’est déclaré au cœur d’une vague de chaleur qui asphyxiait l’Europe du Sud depuis plusieurs jours. L’agence météorologique espagnole, l’Aemet, a multiplié les alertes, avec des pointes largement au-dessus de 40 degrés dans le sud du pays. Sécheresse, températures extrêmes et rafales: le trio explosif qui transforme la moindre étincelle en catastrophe.

Cette étincelle, justement, pourrait venir d’un câble électrique. Des témoins affirment qu’une ligne s’est effondrée avant d’embraser les broussailles voisines, une piste que les enquêteurs examinent sans l’avoir confirmée. Le point est loin d’être tranché: Endesa et Red Eléctrica affirment que cette ligne ne leur appartient pas et qu’elle était hors service depuis des années, quand les enquêteurs du Seprona disent y avoir relevé des indices de passage de courant. Le bassin méditerranéen reste la zone d’Europe la plus exposée aux feux de forêt, et l’Espagne figure année après année parmi les pays qui y perdent le plus de surface boisée. Chaque été, la Grèce, le Portugal et le sud de la France affrontent des épisodes du même ordre, et les climatologues relient la multiplication de ces feux extrêmes au réchauffement en cours. Ici, environ 5 200 hectares sont partis en fumée selon le bilan officiel dressé à l’extinction.

Le pire bilan de l’histoire andalouse

Par son nombre de victimes, ce feu devient le plus meurtrier jamais enregistré en Andalousie, et le troisième à l’échelle espagnole, derrière Lloret de Mar en 1979 (21 morts) et La Gomera en 1984 (20 morts). Il faut remonter à 2005, et à la mort de 11 pompiers dans la province de Guadalajara, pour retrouver une tragédie comparable à l’échelle nationale. La différence, cette fois, tient à la nature des victimes: des civils, souvent âgés, souvent étrangers, surpris chez eux un après-midi d’été.

Le feu a été déclaré stabilisé le 12 juillet, contrôlé dans la nuit du 13 au 14, puis officiellement éteint le 24 juillet, après deux semaines. Les treize victimes ont toutes été identifiées. Il revient maintenant aux enquêteurs d’établir l’origine exacte du départ de feu et de trancher la thèse de la ligne électrique, ainsi que la question de son entretien.