Dans une petite grotte de calcaire, à 8 500 mètres sur le versant nord de l’Everest, un corps recroquevillé porte des bottes d’un vert criard. Pendant près de trente ans, les grimpeurs qui passaient là s’en servaient de balise : on prévenait le camp de base en arrivant à sa hauteur, on savait combien il restait à monter. Tout le monde l’appelait Green Boots. Presque personne ne connaissait son vrai nom.
La police indo-tibétaine, l’ITBP, a décidé d’aller le chercher. Le mort est l’un des siens, disparu en 1996, et un test ADN vient de lui rendre son identité : ce n’est pas Tsewang Paljor, comme on l’a cru pendant des décennies, mais Dorje Morup.
Une balise humaine dans la zone de la mort
Le surnom vient des bottes, des Koflach vert vif restées intactes dans le froid. Le corps, lui, est devenu l’un des repères les plus photographiés de la voie par le nord, au point d’entrer dans le vocabulaire des expéditions. En 2006, un alpiniste britannique, David Sharp, est venu mourir dans la même cavité, la « grotte de Green Boots » ; plusieurs grimpeurs seraient passés tout près sans s’arrêter, certains le confondant avec le cadavre déjà familier des lieux. En 2014, une équipe chinoise a déplacé la dépouille un peu à l’écart de la trace.
Il est loin d’être seul. Environ 200 corps reposent encore sur l’Everest, la plupart au-dessus de 8 000 mètres, dans cette « zone de la mort » où l’air ne contient plus qu’un tiers de l’oxygène disponible au niveau de la mer. À cette altitude, redescendre un vivant à bout de forces relève déjà de l’exploit. Ramener un mort gelé, alourdi par son équipement et raidi par des années de glace, tient de l’expédition à part entière.
Ce qui s’est joué en mai 1996
Cette année-là, l’ITBP tente la première ascension indienne par l’arête nord, côté tibétain. Le récit le plus précis de ces heures a été laissé par P. M. Das, adjoint au chef d’expédition, dans le Himalayan Journal. Le 10 mai, trois hommes, Tsewang Smanla, Dorje Morup et Tsewang Paljor, forcent vers le sommet alors que la tempête se lève. À 18 h 30, un appel radio annonce qu’ils y sont. Puis le vent monte, deux frontales s’éloignent dans la nuit, et plus rien.
Le lendemain, une cordée japonaise croise Morup entre le premier et le deuxième ressaut. Il refuse d’enfiler ses gants sur ses mains gelées et n’arrive plus à décrocher son mousqueton ; les Japonais le libèrent pour l’accrocher à la corde suivante, puis continuent vers le sommet. Smanla est déjà mort, plus haut. Morup s’éteint dans l’après-midi, non loin du camp. Le corps de Paljor, lui, n’a jamais été retrouvé. Au même moment, sur le versant sud, cinq autres alpinistes mouraient dans la même tempête, la tragédie que l’écrivain Jon Krakauer, rescapé de cette nuit-là, a rendue célèbre.
Une opération à la limite du possible
En juin, l’ITBP a lancé un appel d’offres pour recruter une agence spécialisée. Le document, que cite ETV Bharat, décrit une « opération de récupération de phase II » visant « la dépouille de feu Dorje Morup (Green Boots) », côté tibétain, sur une fenêtre allant de juin à septembre 2026. « Oui, un appel d’offres a été lancé pour la récupération », a confirmé le porte-parole de la force, Kamlesh Kamal. L’agence retenue devra réunir au moins six sherpas aguerris au travail technique au-dessus de 8 000 mètres, faire redescendre le corps, gérer la logistique transfrontalière par le Népal, puis le préserver avant de le rapatrier à Delhi, espéré pour octobre.
Une question hante toujours ce genre de mission : le jeu en vaut-il la chandelle, quand récupérer un mort peut coûter des vivants ? Guy Cotter, un guide néo-zélandais qui a coordonné un rapatriement sur l’Everest dès 1997, trace la ligne de crête, cité par ExplorersWeb : rendre un corps à sa famille « apporte un apaisement, tant que cela ne met pas d’autres personnes en danger inutile ». Il a vu l’inverse se produire, prévient-il, des récupérations qui ont fait de nouveaux morts.
Si la météo et les candidats suivent, l’opération pourrait se tenir avant la fin septembre, pour une arrivée à Delhi en octobre. Trente ans après avoir disparu dans la nuit, Dorje Morup redescendrait alors la montagne. Cette fois sous son vrai nom.
