Sur une berge du Danube, près du village bulgare de Ryahovo, des habitants ont d’abord pris ces formes sombres pour de gros cailloux. C’étaient les ossements d’un mammouth, restés sous l’eau pendant des milliers d’années. Trois cents kilomètres en amont, côté serbe, ce sont des navires de guerre sabordés en 1944 qui réapparaissent. Le fleuve recule, et l’Europe récupère ce qu’elle avait englouti.
Un mammouth de cinq mètres sort du lit du fleuve
Tout est parti d’un promeneur qui a photographié des os inhabituels et prévenu la mairie. Les spécialistes du Musée régional d’histoire de Rousse sont venus constater, puis ont lancé la récupération fin juillet. Leur première conclusion : il s’agit d’un mammouth laineux, l’espèce Mammuthus primigenius. Une mâchoire inférieure, des défenses, une omoplate et des côtes ont déjà été dégagées, et une bonne partie du squelette dort sans doute encore sous le sable.
« L’animal était impressionnant : il atteignait près de cinq mètres de haut et pesait plus de sept à huit tonnes », décrit Krasimir Kirov, conservateur au département nature du musée, cité par l’agence de presse bulgare BTA. L’espèce est apparue voici 500 000 à 800 000 ans et s’est éteinte il y a 7 000 à 10 000 ans, quelques groupes isolés ayant tenu jusqu’à environ 4 000 ans. Sortis de l’eau, les os se fragilisent vite au contact de l’air, ce qui oblige les équipes à travailler avec précaution avant le transport et la conservation.
Une énigme demeure : comment ce mammouth a-t-il fini là ? Kirov penche pour un « banc de stockage » naturel, un endroit où le courant a accumulé au fil des millénaires les restes de nombreux animaux. Le directeur du musée, Nikolay Nenov, avance une autre piste, rapportée par Discover Magazine : ici, les os sont regroupés au même endroit, et non éparpillés dans les sédiments, ce qui laisse penser que la bête est peut-être morte sur place, dans un marais aujourd’hui disparu. La teinte très foncée des ossements irait dans ce sens. Une fois étudiée, la trouvaille rejoindra les collections du musée, qui expose déjà une réplique grandeur nature de l’animal.
En Serbie, la flotte fantôme de Prahovo refait surface
Le même assèchement produit un tout autre spectacle près du port serbe de Prahovo, là où le Danube sépare la Serbie de la Roumanie. Au moins une vingtaine d’épaves de la Seconde Guerre mondiale sont désormais visibles depuis la berge, certaines encore chargées de munitions, rapporte CBS News d’après l’agence Associated Press. Ces bâtiments appartenaient à la flotte allemande de la mer Noire.
Les historiens estiment que jusqu’à 200 navires ont été sabordés en septembre 1944 dans le défilé du Danube, quand l’armée allemande a coulé volontairement ses propres bateaux pour freiner l’avancée soviétique dans les Balkans. L’Allemagne nazie capitulait quelques mois plus tard, en mai 1945. Une partie des coques a été retirée à l’époque yougoslave, mais la plupart sont restées, à cause des explosifs qu’elles transportent toujours. « Les gros bateaux ne peuvent plus passer », résume Krsta Brandic, un habitant de Prahovo. Le phénomène n’a rien de nouveau : ces épaves étaient déjà réapparues lors des étés secs de 2022 et de 2024.
Derrière le folklore, une autoroute fluviale à l’arrêt
Ces images spectaculaires ont une cause froide : des fleuves qui n’ont plus assez d’eau pour couler normalement. Selon l’Administration fédérale allemande des voies navigables, le Rhin devait atteindre vers le 4 août, à la station de Kaub, son niveau le plus bas jamais mesuré depuis le début des relevés en 1880, autour de 24 centimètres, contre 26 le 31 juillet. Or, sous 40 centimètres à Kaub, la navigation devient impossible. Le Danube, qui traverse dix pays, a vu son débit tomber à 1 600 mètres cubes par seconde à son entrée en Roumanie, trois fois moins que sa moyenne de juillet. En Italie, le Pô coule quatre fois sous sa normale, au point de laisser la mer remonter une vingtaine de kilomètres dans les terres.
Pour l’industrie, l’affaire est autrement sérieuse. Le Rhin relie les usines d’Allemagne, de Suisse et de France aux ports néerlandais, dont Rotterdam. Quand l’eau baisse, les péniches se chargent moins et les tarifs s’envolent : transporter une tonne de marchandise de Rotterdam vers le sud de Kaub coûtait cette semaine 145 euros, cinq fois plus qu’à la même période l’an dernier (29 euros), relève Le Grand Continent. L’Institut de Kiel pour l’économie mondiale chiffre à 0,1 ou 0,2 % de PIB la facture possible pour l’Allemagne au troisième trimestre. Côté énergie, la baisse du Danube a poussé des centrales au bord de l’arrêt, et des gouvernements d’Europe centrale et orientale prennent déjà des mesures pour économiser l’électricité.
La France n’est pas épargnée. Le pays vient de connaître son mois de juin le plus chaud jamais enregistré, avec 3,8 °C au-dessus de la normale, selon l’agence de l’eau Rhône-Méditerranée. Les débits du Rhône et de la Saône figurent parmi les plus faibles jamais relevés, et 26 départements du bassin étaient placés en vigilance ou en restriction d’usage dès le 1er juillet. La sécheresse qui vide le Danube et le Rhin est celle qui assèche aussi les rivières françaises.
Ces réapparitions n’ont plus grand-chose d’exceptionnel : le Rhin avait frôlé la paralysie en 2018, le Danube rendu ses épaves en 2022 puis en 2024. À Rousse, les os du mammouth prennent le chemin du musée. Sur le fleuve, les gestionnaires du Rhin s’attendent à des niveaux encore plus bas dans les prochaines semaines, avant que la prochaine crue ne recouvre de nouveau les épaves et le squelette.
