Neuf travailleurs non salariés sur cent sont exposés aux pesticides dans leur métier. Chez les salariés, la proportion tombe à sept sur mille. Santé publique France vient de chiffrer cet écart pour la première fois sur l’ensemble de la population au travail.

Un comptage qui déborde des champs

L’agence a publié ses résultats le 15 septembre dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire. En 2019, 449 260 personnes étaient exposées à au moins une catégorie de produits phytopharmaceutiques en France hexagonale, soit 1,7 % des actifs en emploi âgés de 20 à 74 ans. Les auteurs donnent une fourchette d’incertitude qui va de 381 000 à 514 020 travailleurs. L’étude a été relayée le 20 septembre par Futura-Sciences.

Le chiffre ne sort pas d’un sondage. L’équipe de Laurène Delabre a bâti une matrice emplois-expositions dans le cadre du programme Matgéné : chaque couple métier-secteur reçoit une probabilité d’être en contact avec des herbicides, des insecticides, des fongicides ou d’autres produits. Cette matrice a ensuite été croisée avec les recensements de la population de l’Insee de 2007, 2013 et 2019.

Un point de méthode élargit le périmètre : l’exposition ne se limite pas au moment où l’on pulvérise. Travailler sur une parcelle déjà traitée ou manipuler des végétaux qui portent des résidus compte aussi. C’est le premier travail français à couvrir tous les statuts et tous les secteurs d’activité, et pas seulement l’agriculture, souligne Santé publique France.

Le statut pèse plus lourd que le métier

C’est le résultat le plus net. La proportion de personnes exposées atteint 9,0 % chez les non-salariés contre 0,7 % chez les salariés, un rapport de douze. L’écart grimpe à seize chez les femmes et redescend à dix chez les hommes.

Les auteurs l’attribuent à la structure de l’emploi agricole. Neuf travailleurs exposés sur dix relèvent de l’agriculture, un secteur où six actifs sur dix travaillent à leur compte. Au total, 284 060 personnes exposées sont des non-salariés, soit 63 % de l’ensemble, et 98 % d’entre elles sont dans l’agriculture. Dans ce seul secteur, 61,9 % des professionnels sont considérés comme exposés, contre 0,2 % dans le tertiaire et dans l’industrie.

Des jardiniers et des entrepôts de fruits

Le dixième restant sort des parcelles. Le tertiaire compte 41 270 personnes exposées, l’industrie 5 050 et la construction 650. Parmi les salariés du tertiaire concernés, 57 % sont des ouvriers qualifiés du jardinage et 11 % des ouvriers non qualifiés de la manutention, de l’emballage et de l’expédition, surtout dans le commerce de gros de fruits et légumes.

Leur profil diffère de celui des agriculteurs : 38 520 travailleurs du tertiaire sont exposés aux herbicides contre 19 800 aux insecticides. Le bulletin rappelle qu’environ 10 % du volume de produits phytopharmaceutiques utilisé chaque année en France sert à des usages non agricoles, de l’entretien des espaces verts au désherbage des voies ferrées et des routes.

Cent mille exposés de moins qu’en 2007

AnnéeTravailleurs exposésPart des actifs en emploi
2007549 2402,2 %
2013499 8202,0 %
2019449 2601,7 %

La baisse est franche, mais elle raconte deux choses précises, écrivent les auteurs. D’abord la disparition de près de 100 000 exploitants agricoles sur la période. Ensuite la loi Labbé de 2014, complétée par la loi de transition énergétique de 2015, qui interdit depuis 2017 les produits de synthèse dans les espaces verts publics. Les jardiniers salariés exposés sont passés de 39 200 en 2007 à 19 910 en 2019.

Le recul touche surtout les indépendants, dont la part d’exposés chute de 13,5 % à 9,0 %. Chez les femmes non salariées, elle a été divisée par deux, de 12,3 % à 6,4 %. Côté salariés, elle bouge à peine, de 0,8 % à 0,7 %.

Ce que le comptage ne dit pas

L’étude mesure une probabilité d’exposition, pas une dose reçue. Les auteurs listent eux-mêmes ce qui reste hors du champ :

  • le port des équipements de protection, impossible à documenter emploi par emploi ;
  • la substance active exacte, ce qui empêche de savoir combien de personnes manipulent un produit classé cancérogène, mutagène ou toxique pour la reproduction ;
  • les départements et régions d’outre-mer, traités à part pour la banane et la canne à sucre ;
  • les travailleurs de moins de 20 ans, que les données de recensement ne permettaient pas d’isoler.

Sur le versant sanitaire, le bulletin renvoie aux expertises collectives de l’Inserm de 2013 et 2021, qui retiennent des présomptions fortes de lien entre exposition professionnelle aux pesticides et plusieurs maladies. Depuis 2020, le régime agricole reconnaît comme maladies professionnelles la maladie de Parkinson, les hémopathies malignes et les cancers de la prostate provoqués par ces produits, sans qu’il faille désigner une substance précise.

La matrice sera mise à jour avec un recensement agricole plus récent, et les indicateurs rejoindront le portail Odissé de l’agence. Un second volet est annoncé, consacré cette fois aux biocides et aux médicaments à visée antiparasitaire, pour couvrir l’ensemble des pesticides auxquels les travailleurs français sont exposés.