Le conseil d’administration de la Société Générale a décidé, le 25 février, de porter le salaire fixe de son directeur général Slawomir Krupa de 1 650 000 à 2 400 000 euros par an, à compter du 1er janvier 2026. Soit une hausse de 45 %, sous réserve du vote de l’assemblée générale des actionnaires.

BNP Paribas avait ouvert les vannes

Cette décision ne sort pas de nulle part. En mai 2025, l’assemblée générale de BNP Paribas avait approuvé une revalorisation de 25 % du fixe de Jean-Laurent Bonnafé, passé de 1 843 000 à 2 300 000 euros. C’était seulement la deuxième augmentation du dirigeant depuis son arrivée aux commandes en 2011. Chez la Société Générale, le rattrapage prend une ampleur différente : Krupa, en poste depuis mai 2023, voit son fixe grimper de 750 000 euros d’un coup.

L’argument avancé repose sur l’alignement avec les pratiques du secteur. Une étude commandée au cabinet Willis Towers Watson situe le fixe de Krupa 28 % sous la médiane d’un panel de onze banques européennes de référence, dont BNP Paribas, Deutsche Bank, Santander et UBS. Laisser le directeur général de la troisième banque française à ce niveau serait devenu, aux yeux du conseil, difficilement tenable. Le problème, comme le soulignait Warren Buffett dans sa dernière lettre aux actionnaires de Berkshire Hathaway, en novembre 2025, c’est que les obligations de transparence sur les rémunérations des dirigeants ont produit l’effet inverse de celui recherché : chaque patron veut gagner plus que son voisin, et la course ne s’arrête jamais.

91 fois le salaire médian français

Pour mesurer l’écart, quelques repères. Le salaire net médian dans le secteur privé s’établissait à 2 190 euros par mois en équivalent temps plein en 2024, selon les dernières données de l’INSEE. Le nouveau fixe de Slawomir Krupa représente environ 200 000 euros mensuels, soit environ 91 fois ce salaire médian. Et ce chiffre ne prend en compte que la rémunération fixe : il faut y ajouter la part variable, plafonnée à 140 % du fixe, et l’intéressement à long terme, plafonné à 100 % du fixe.

À l’échelle européenne, les patrons des grandes banques françaises rattrapent progressivement leurs homologues. Le directeur général de Deutsche Bank, Christian Sewing, affichait une rémunération totale de 9,75 millions d’euros en 2024, selon le rapport de rémunération de la banque allemande. Ana Botín, présidente exécutive de Santander, percevait 13,77 millions la même année. La France, longtemps plus modérée sur le sujet, voit ses plafonds sauter un à un.

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Le « say-on-pay », garde-fou en trompe-l’œil

Depuis la loi Sapin 2 de 2016, renforcée par la loi PACTE de 2019, les actionnaires des sociétés cotées françaises disposent d’un droit de vote contraignant sur la rémunération des dirigeants. Ce mécanisme, baptisé « say-on-pay », devait servir de frein. Dans les faits, les résolutions salariales passent presque toujours : en mai 2025, celle qui portait le fixe de Jean-Laurent Bonnafé à 2,3 millions d’euros a été adoptée à 88,65 % des voix. Les gérants d’actifs, souvent eux-mêmes employés de filiales bancaires, hésitent à voter contre.

Le cas de la Société Générale mérite un regard particulier. Krupa a lancé depuis son arrivée un plan de transformation qui passe par des réductions de coûts, des cessions d’activités (banques de détail en Afrique, filiales de banque privée au Royaume-Uni et en Suisse, SGEF) et une réorganisation complète du management. Le cours de l’action a progressé de 183 % entre sa nomination, le 23 mai 2023, et le 31 décembre 2025, un chiffre que le conseil d’administration met en avant pour justifier la revalorisation.

Un débat qui dépasse les banques

La question des rémunérations patronales revient périodiquement dans le débat public français. En 2024, la rémunération moyenne des patrons du CAC 40 est retombée à 6,5 millions d’euros, en baisse de 9 % sur un an, selon le rapport annuel de Proxinvest, tandis que la rémunération médiane progressait de 5 %, à son plus haut niveau depuis la création de l’étude. Sur la même période, le salaire mensuel de base dans le privé a augmenté de 2,8 % sur un an, selon la DARES.

Le calendrier de cette annonce ajoute au décalage. Les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran, déclenchées le 28 février, ont provoqué un choc sur les marchés : le baril de Brent s’échange autour de 82 dollars, le gaz a bondi de 22 % et les Bourses européennes perdent autour de 2 %. Les banques françaises, Société Générale comprise, voient leurs cours plonger.

L’assemblée générale tranchera en mai

Le vote des actionnaires est prévu lors de l’assemblée générale du 27 mai 2026. Si la résolution est rejetée, la rémunération serait maintenue à son niveau actuel, la politique précédemment approuvée continuant de s’appliquer jusqu’à l’adoption d’une nouvelle proposition.

Le prochain rendez-vous majeur est la publication du document d’enregistrement universel 2025 de la Société Générale, attendu dans les prochaines semaines, qui détaillera l’ensemble des composantes de la rémunération de Krupa.