Il a parcouru plus de mille kilomètres pour rencontrer la future épouse de son fils, l’a laissé se marier sept jours après la première entrevue, puis a vu la jeune femme s’évanouir dans la nature au bout de deux semaines de vie commune. Ce père de cinquante-neuf ans, originaire de la province du Jiangxi, a raconté sa mésaventure à la BBC. Son cas n’a rien d’unique. Il décrit un rouage bien huilé, celui du « mariage éclair », que cinq administrations chinoises ont décidé de démonter ensemble.
Le 31 juillet, le ministère des Affaires civiles a lancé une campagne nationale pour assainir le secteur des agences matrimoniales. Il n’agit pas seul : à ses côtés, l’administration du cyberespace, le ministère de la Sécurité publique, celui de l’Industrie et le régulateur des marchés. L’opération court jusqu’en février 2027 et vise sept familles de dérives, de la publicité mensongère au faux entremetteur qui se fait passer pour un client sincère. Le ministère justifie l’urgence par sa volonté de bâtir « une société favorable au mariage et à l’enfant ». Derrière la formule administrative, une réalité très concrète, résumée par le slogan d’une agence : « Trois jours avec la bonne présentation valent mieux que trois ans de fréquentation. »
Guiyang, capitale discrète du mariage express
Le cœur de ce commerce bat à Guiyang, chef-lieu de la province pauvre du Guizhou, dans le sud-ouest du pays. Les agences y louent des bureaux cossus pour inspirer confiance, rapporte le South China Morning Post. Le client, souvent un homme venu d’une petite ville lointaine, enchaîne les rencontres minutées dans de petits salons privés, huit à dix minutes par candidate, sans droit d’échanger un numéro de téléphone sous peine d’amende.
Un homme de trente-sept ans du Hebei a ainsi vu défiler sept femmes avant d’arrêter son choix sur la huitième. Quelques jours plus tard, il versait une dot de plus de 300 000 yuans, environ 38 000 euros, et jusqu’à 500 000 yuans une fois la noce et le reste additionnés, soit plus de 60 000 euros. La vie commune a tourné court quand des créanciers ont commencé à appeler. En fouillant le téléphone de son épouse, il a découvert une autre vie : plusieurs mariages, des enfants, des dettes, un âge maquillé. Elle a accepté le divorce sans rendre un yuan. L’agence, elle, avait déjà plié bagage.
Les chiffres donnent la mesure du filon. Un tribunal de Guiyang cité par le South China Morning Post a fait état de 180 signalements reçus par un seul commissariat du quartier de Huaguoyuan, et de cinquante litiges portant sur de lourds frais d’entremise. Certaines femmes recrutées pour jouer les fiancées auraient empoché jusqu’à 300 000 yuans en quelques mois. Dans un dossier rapporté par la BBC, une agence se servait de serveuses de karaoké comme appâts pour délester 128 victimes de plus de 2,5 millions de yuans, plus de 300 000 euros. Entre janvier 2024 et mars 2025, la justice chinoise a traité des affaires impliquant 1 546 personnes liées à ce secteur.
Trente-cinq millions d’hommes en trop
Pour comprendre pourquoi un homme accepte de payer une inconnue rencontrée l’avant-veille, il faut regarder la pyramide des âges chinoise. Le recensement de 2020 a dénombré 723,34 millions d’hommes pour 688,44 millions de femmes, près de 35 millions d’hommes de plus, un surplus que la BBC arrondit à trente millions, davantage que toute la population masculine du Royaume-Uni. Cet écart est l’héritage direct de la politique de l’enfant unique, appliquée de 1980 à 2016, doublée d’une préférence tenace pour les garçons.
Le marché du mariage s’est refermé au pire moment. En 2024, la Chine n’a enregistré que 6,1 millions d’unions, un plongeon de 20,5 % sur un an, son plus bas niveau depuis des décennies. Le magazine financier Caixin parle même d’un creux jamais vu depuis quarante-six ans. Moins de mariages, mais des exigences plus fortes : dans les campagnes où les hommes sont en surnombre, les familles de la mariée réclament une dot élevée, coutume ancienne devenue un fardeau. Voiture, appartement, entreprise familiale, la liste des prérequis s’allonge à mesure que les prétendantes se raréfient. C’est ce terrain que les agences exploitent.
Une fraude que la loi peine à nommer
Encore faut-il pouvoir la sanctionner. Le droit chinois ne prévoit aucune infraction spécifique pour ce type d’escroquerie conjugale, explique Fan Binghe, avocat au cabinet Beijing Jingshi, interrogé par la BBC. Pour obtenir une condamnation pénale, la victime doit prouver que son conjoint n’a jamais eu d’autre intention que de lui soutirer de l’argent. « Les suspects soutiennent souvent qu’ils voulaient vraiment se marier, puis qu’ils se sont découverts incompatibles », observe le juriste. La frontière entre l’arnaque et la simple mésentente devient alors floue, et les preuves difficiles à réunir. Quant aux agences, elles ferment boutique dès que la caisse est pleine.
La campagne lancée par Pékin promet un tour de vis jusqu’en février 2027, et des propriétaires d’agences ont déjà été arrêtés, parfois plusieurs mois après les faits. Aucune opération administrative ne comblera pourtant d’un trait l’écart entre les sexes, ni ne fera reculer le prix des dots. À Guiyang, des hommes ruinés continuent de se retrouver dans des appartements loués, classeurs de documents judiciaires sous le bras. Certains filment désormais des vidéos pour mettre en garde les suivants, en attendant un divorce qui tarde et une justice qui, faute de texte, ne sait pas encore comment les nommer victimes.
