La faim recule sur la planète pour la troisième année d’affilée. Et pourtant, s’offrir une assiette équilibrée n’a jamais coûté aussi cher, au point que 2,7 milliards de personnes en sont privées. En France, la même tension se lit sur le ticket de caisse.

Deux publications parues à quelques jours d’intervalle éclairent ce paradoxe. Le 21 juillet, cinq agences des Nations unies ont dévoilé leur rapport annuel sur la sécurité alimentaire mondiale, le SOFI. Il estime que 7,8 % de l’humanité a souffert de la faim en 2025, contre 8,1 % un an plus tôt et 8,6 % en 2022. Environ 645 millions de personnes restent concernées, soit 14 millions de moins qu’en 2024. Un progrès réel, mais que les auteurs jugent fragile et très inégal. Pour la première fois, l’Afrique compte plus d’affamés que l’Asie, 309 millions contre 292 millions, sur un continent dont la population grimpe vite.

Une assiette saine à 4,28 dollars par jour

Le chiffre qui frappe se cache dans la deuxième partie du rapport. Manger sainement revient désormais à 4,28 dollars par jour et par personne, en parité de pouvoir d’achat. C’était 3,44 dollars en 2021 et 2,94 dollars en 2017. En quatre ans, la facture a donc grimpé de 25 %. Le nombre de personnes incapables de se payer ce panier a un peu reculé, passant de 2,97 milliards en 2021 à 2,69 milliards en 2025. Autrement dit, près d’un habitant de la planète sur trois n’a toujours pas les moyens de bien se nourrir.

« Un régime alimentaire sain n’est pas un luxe, c’est le fondement de la santé et il doit rester à la portée de chacun », a résumé le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus. Dans le même temps, l’obésité adulte continue de progresser, de 12,1 % en 2012 à 16,2 % en 2024. Signe que le problème n’est pas seulement de manger à sa faim, mais de manger bien.

Pourquoi les aliments les plus utiles pèsent-ils autant sur le budget ? Le rapport avance une explication rarement mise en avant. Entre 70 et 75 % de ce que paie le consommateur se forme après la sortie de la ferme, et jusqu’à 40 % du coût total naît dans la transformation, la logistique et le commerce de gros. Les produits d’origine animale, les fruits et les légumes concentrent l’essentiel de la dépense, quand les féculents de base ne coûtent presque rien. Ce sont donc précisément les aliments recommandés par les nutritionnistes qui tirent l’addition vers le haut.

En France, la courgette a pris 32 % en un an

Le constat mondial trouve un écho direct dans les rayons français. Le 23 juillet, l’association de consommateurs Familles Rurales a publié la 20ᵉ édition de son observatoire des prix des fruits et légumes. Ses bénévoles ont effectué 118 relevés dans 40 départements, entre le 8 et le 21 juin, en hypermarchés, supermarchés, magasins discount et enseignes bio.

Résultat : sur un an, le prix moyen des légumes conventionnels a bondi de 10 %, à 3,27 euros le kilo, et de 7 % en bio. Certains produits d’été flambent. La courgette gagne 32 % pour atteindre 2 euros le kilo, la tomate grappe 31 % à 2,91 euros, le haricot vert 24 %. Les fruits, eux, se tiennent, avec une quasi-stabilité en conventionnel et même un repli en bio, mais leurs 4,33 euros du kilo restent hors de portée de nombreux foyers. L’association pointe une météo capricieuse, entre pluies, coup de frais et pics de chaleur, en France comme chez ses fournisseurs espagnols et portugais.

Le plus révélateur tient dans la durée. Depuis 2015, calcule Familles Rurales à partir des chiffres de l’Insee, le prix des fruits frais a grimpé d’environ 54 % et celui des légumes frais de 62 %, quand l’inflation générale ne progressait que de 21 % sur la même période. La flambée n’a donc rien d’un accident passager. Elle installe un écart durable entre le coût du bien-manger et le reste du panier.

Cet écart a une conséquence concrète. Près d’un Français sur deux, et 55 % en milieu rural, déclare renoncer à certains achats alimentaires faute de moyens, rappelle l’association. Et selon les derniers chiffres de Santé publique France, seuls 19 % des hommes et 25 % des femmes de 18 à 85 ans déclaraient, en 2021, consommer au moins cinq fruits et légumes par jour. Pour enrayer le mouvement, Familles Rurales presse les parlementaires de cosigner et d’adopter une proposition de loi portée par le député écologiste Boris Tavernier, qui obligerait les grandes enseignes à proposer en permanence un panier diversifié de produits sains vendus à prix coûtant, avec au moins 80 références sur l’année.

Les deux rapports se rejoignent sur un point souvent oublié. Faire baisser le prix ne suffira pas à mieux nourrir la population, préviennent les agences onusiennes, sans accès à l’eau potable, à l’éducation et à une protection sociale solide. Le SOFI prévient d’ailleurs que la guerre au Proche-Orient, les extrêmes climatiques et la baisse de l’aide au développement pourraient freiner les progrès des cinq prochaines années. En attendant, l’arbitrage se joue chaque semaine devant l’étal des légumes, un kilo de courgettes à la main.