Pendant que L’Odyssée de Christopher Nolan franchissait le milliard de dollars cet été, un autre film à très gros budget prenait la direction inverse. Desert Warrior a coûté environ 150 millions de dollars. Il en a rapporté moins d’un million dans le monde entier.
Presque personne ne l’a vu, et c’est justement ce qui rend l’histoire intéressante. Derrière ce naufrage se cache l’ambition d’un pays. L’Arabie saoudite voulait fabriquer son propre Hollywood dans le désert. Elle vient d’y engloutir la plus grosse production de son histoire.
L’Arabie saoudite voulait son Hollywood
Lancé en 2021, Desert Warrior devait servir de vitrine au cinéma saoudien. Le tournage s’est tenu à Neom, la ville futuriste que le royaume construit dans le nord-ouest du pays, avec une équipe de 450 à 500 personnes par jour. Une partie de l’argent servait moins à faire un film qu’à former des techniciens locaux, dans un pays qui n’autorisait même pas les salles de cinéma avant 2018. C’était tout le sens du projet : bâtir une industrie, pas seulement un long-métrage. Le cinéma fait partie du plan de Riyad pour préparer l’après-pétrole et redorer son image à l’étranger.
Le casting visait large. Anthony Mackie, le Falcon devenu Captain America chez Marvel, incarne un bandit légendaire. Ben Kingsley, oscarisé pour Gandhi, joue l’empereur. On retrouve aussi le Français Sami Bouajila, César du meilleur acteur en 2021 pour Un fils. L’intrigue, plantée dans l’Arabie du VIIe siècle, suit une princesse qui refuse de devenir la concubine d’un empereur et lève une armée pour l’affronter. De quoi nourrir une grande fresque à l’ancienne, du sable, des chevaux et des batailles. Avec un budget qui en fait, selon la presse spécialisée, la plus chère production jamais tournée en Arabie saoudite.
704 280 dollars, puis plus rien
Le film est sorti dans les salles américaines le 24 avril 2026, distribué par Vertical. D’après le site spécialisé The Numbers, il a réuni moins de 500 000 dollars sur son premier week-end, réparti dans 1 010 salles. Cela fait à peine plus de 480 dollars par salle en trois jours, l’un des pires démarrages jamais enregistrés pour une sortie aussi large. Au total, Desert Warrior a bouclé sa carrière américaine à 704 280 dollars. Soit à peine 0,5 % de son budget.
Le Moyen-Orient n’a pas sauvé les meubles. En Arabie saoudite, le film a rassemblé 87 000 dollars et 6 100 spectateurs sur son week-end d’ouverture, huitième au classement national, rapporte Deadline. Début mai, ses recettes dans toute la région tournaient autour de 225 000 dollars. Pour comparer, un succès local récent comme Shabab Al Bomb avait démarré à 1,24 million de dollars dans le pays, plus de dix fois mieux. Même Project Hail Mary, sorti par le même distributeur régional, avait réuni 700 000 dollars sur son seul week-end d’ouverture.
Les critiques n’ont rien arrangé : à peine un quart d’avis favorables sur Rotten Tomatoes. Mais le vrai problème était ailleurs. « Je ne sais pas qui ce film vise », confie à Deadline une source de la distribution au Moyen-Orient, qui y voit un blockbuster hollywoodien de plus, tourné en Arabie saoudite presque par accident, sans public naturel ni du côté arabe ni du côté occidental. Le film a aussi été très peu promu, au point de passer quasiment inaperçu à sa sortie.
Cinq ans de galère avant les salles
Le chemin jusqu’à l’écran aura duré cinq ans. Tourné fin 2021, le film s’est enlisé en postproduction. Son réalisateur, Rupert Wyatt, à qui l’on doit La Planète des singes : les origines, a quitté le projet à la suite de désaccords créatifs avant d’y revenir pour terminer le montage. Une version non finalisée, testée devant des spectateurs à l’été 2023, avait donné de mauvais résultats. Présenté au Festival de Zurich en septembre 2025, puis au Festival de la mer Rouge en Arabie saoudite en décembre, le film n’a trouvé un distributeur américain qu’au début de 2026.
Une question intéresse davantage Riyad que le box-office lui-même. Selon Deadline, les dirigeants de MBC, le géant des médias saoudien qui a porté le film, ont évoqué en interne le poids du verdict du prince héritier Mohammed ben Salmane sur la suite des financements. Le royaume a déjà revu à la baisse certaines de ses dépenses les plus spectaculaires dans le sport. La même prudence pourrait gagner le cinéma. Ceux qui défendent le film opposent un autre bilan : les 150 millions n’ont pas seulement payé un long-métrage, ils ont acheté un savoir-faire et des équipes que le pays ne possédait pas.
En attendant, Desert Warrior est disponible en vidéo à la demande aux États-Unis depuis la fin mai. C’est sur ce terrain, plus que dans les salles, que son distributeur compte se rattraper. Le film le plus cher jamais produit en Arabie saoudite finira peut-être sa vie sur un écran de télévision.
