Neuf jours après la finale de « son » Mondial, la FIFA a voulu ouvrir la vitrine commerciale du football à des investisseurs privés. Cinq jours plus tard, le projet était mort. Gianni Infantino a fait marche arrière vendredi, et dès le lendemain l’Europe du ballon rond lui répondait qu’elle ne lui faisait plus confiance.

Tout est parti d’un montage présenté comme une bonne nouvelle. Le 28 juillet, la Fédération internationale a dévoilé « FIFA Forward Enterprise » (FFE), une filiale qui devait rassembler ses droits de diffusion, de sponsoring, de billetterie et de licences avec l’organisation de ses tournois. Zurich comptait en céder une part minoritaire à des investisseurs, sur une valorisation de 20 milliards de dollars, pour lever jusqu’à 4,2 milliards. La promesse mise en avant : porter le financement du développement à plus de 10 milliards de dollars sur quatre ans, et faire passer l’enveloppe versée à chacune des 211 fédérations de 8 à 20 millions de dollars. Infantino y voyait « la démocratisation du football à l’échelle mondiale ».

La FIFA jurait garder toutes les cartes en main : contrôle exclusif sur la gouvernance, les compétitions, le calendrier et les décisions sportives, des partenaires « minoritaires » sans « aucun rôle opérationnel ». « Pour la FIFA, rien ne change », concluait le communiqué. Restait à savoir qui allait payer.

L’acheteur qui a mis le feu aux poudres

Pour beaucoup, le problème n’était pas seulement l’idée de vendre, c’était l’acheteur. D’après le communiqué de la FIFA, le tour de table devait être conduit par Thrive Eternal, une société d’investissement que TIME rattache à Joshua Kushner, frère de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump. Le tout arrivait après un Mondial organisé par les États-Unis, le Canada et le Mexique, déjà marqué, selon le magazine, par la proximité entre le patron de la FIFA et le président américain.

L’ancien président de l’instance a visé cette relation sans détour. « La relation étroite entre le président de la FIFA et le président des États-Unis a pris une dimension financière profondément néfaste pour le football », a écrit Sepp Blatter, cité par TIME. « Personne n’a le droit de vendre notre jeu. » La FIFA, elle, répétait que les fonds entreraient au capital d’une filiale, « et pas de la FIFA elle-même ».

Cinq jours, et le football s’est dressé

La riposte est venue des confédérations, celles qui comptent les voix. L’UEFA, qui réunit 55 fédérations, a menacé de boycotter les futures compétitions de la FIFA si le projet aboutissait. « L’âme et la gouvernance du football ne sont pas des actifs que l’on échange, surtout dans une opacité totale sur ceux qui en tireraient un profit », a-t-elle tranché. La CONCACAF, qui fédère 41 associations en Amérique du Nord, centrale et dans les Caraïbes, a dénoncé un projet mené « sans transparence, sans consultation ni procédure ». La Confédération asiatique, elle non plus, n’avait pas été consultée et s’est dite « déçue qu’un sujet d’une telle importance soit rendu public » avant le moindre débat interne.

Puis la digue a cédé de l’intérieur. Vendredi, Carlos Cordeiro, conseiller de premier plan de la FIFA, a démissionné. « Je n’ai pris aucune part à cette proposition et je m’y oppose sans réserve, a-t-il écrit. C’est un mauvais accord pour les fédérations, un mauvais accord pour le football, un mauvais accord pour l’avenir du jeu. » Quelques heures plus tard, Infantino renonçait : le projet, a-t-il expliqué, « a créé des divisions » qui ne servent plus « l’objectif fixé au départ », et « cette proposition n’ira pas plus loin ».

Infantino sort très affaibli

Reculer n’a pas suffi. Samedi, l’UEFA a enfoncé le clou : elle a « perdu confiance » dans la direction de la FIFA, fustigé un arrangement « minable, conclu en coulisses et opaque », et reproché à Infantino de ne pas avoir tenu la promesse de transparence de son élection, en 2016. « On ne peut pas continuer ainsi, avec des montages secrets menés au pas de charge, concoctés par des individus sans visage », a ajouté l’instance européenne. La CONCACAF a réclamé « un règlement de comptes global avec cette présidence », qu’elle décrit comme « le symptôme d’une direction qui a cessé de faire passer le football en premier ».

Tous n’ont pas tourné le dos à Infantino : la fédération du Qatar l’a soutenu. Mais l’horloge tourne mal pour lui. Le Suisse, que l’on annonçait réélu sans adversaire il y a encore une semaine, doit remettre son mandat en jeu en mars 2027, les candidatures étant attendues pour le 18 novembre. Deux noms reviennent déjà : le président de la Confédération asiatique, Cheikh Salman, et celui du Paris Saint-Germain, Nasser Al-Khelaifi, lequel assure n’avoir « aucune ambition, aucune intention, aucun intérêt » pour le poste.

Le retrait ne règle pourtant pas tout. Pour Steven Bank, juriste à l’université de Californie à Los Angeles cité par TIME, le vrai sujet n’est pas Infantino mais le système qui a laissé filer un projet pareil, aussi loin et aussi vite, sans garde-fou. Tant que cette architecture ne bouge pas, rien n’empêche un prochain dirigeant de ressortir l’idée du tiroir. La vitrine du football n’est plus à vendre cette semaine. Elle n’est pas verrouillée pour autant.