Soixante-dix millions d’euros d’argent public pour ramener la fabrication du Doliprane en France. Et, quelques mois plus tard, l’idée de rogner son prix. Le paracétamol, médicament le plus vendu du pays, est devenu le symbole d’une contradiction bien française : on veut à la fois le produire ici et le payer moins cher.

Dix centimes qui changent la donne

Le comité qui négocie le prix des médicaments avec les laboratoires, le CEPS, étudie une baisse de dix centimes par boîte sur la part reversée au fabricant. Selon franceinfo, qui a révélé le projet ce vendredi, l’Assurance maladie économiserait autour de 30 millions d’euros par an. Pour le patient, la facture ne bouge pas, voire baisse un peu. Sur le papier, personne n’y perd.

Dans les usines, le calcul est moins réjouissant. Une boîte de Doliprane, d’Efferalgan ou de Dafalgan se vend aujourd’hui autour de 2,18 euros en pharmacie. Sur cette somme, le laboratoire touche 76 centimes avant taxes. Retirer dix centimes, c’est amputer d’un septième la marge de fabrication d’un produit déjà vendu à prix plancher.

Moins cher qu’une baguette

La formule est devenue l’argument massue des industriels. La direction d’Upsa, qui fabrique le Dafalgan, répète qu’une boîte de paracétamol coûte moins cher qu’une baguette de pain. Le prix est gelé depuis 2021 par un moratoire, reconduit trois fois, qui interdit toute hausse. Ce verrou saute fin 2026.

Les laboratoires guettaient cette échéance pour réclamer une revalorisation, pas une coupe. Opella, propriétaire du Doliprane, demande une hausse pour absorber le surcoût d’une production européenne qu’elle évalue à 20 %. D’autres estimations grimpent jusqu’à 60 % de plus qu’en Asie pour fabriquer la molécule elle-même. Dans les deux cas, baisser le prix maintenant creuse l’écart avec les usines asiatiques au pire moment.

Roussillon, le pari du 100 % français

Car la France a lancé un chantier que peu imaginaient il y a cinq ans : refabriquer le paracétamol de bout en bout sur son sol. À Roussillon, en Isère, le chimiste Seqens construit une unité capable de produire le principe actif, ce cœur chimique aujourd’hui importé presque exclusivement d’Inde et de Chine. Le procédé, breveté, repose sur la chimie en flux continu, plus sobre que les méthodes classiques.

À côté, Opella et Upsa transforment cette poudre en comprimés. Les trois industriels et l’État ont posé 140 millions d’euros sur la table, dont 70 apportés par la puissance publique, un effort confirmé par Opella lors du sommet Choose France. Les premières boîtes estampillées « fabriqué en France » sont attendues début 2027. Soit quelques mois après l’expiration du moratoire censé fixer leur prix.

1 600 emplois dans la balance

L’inquiétude n’est pas qu’une ligne dans un tableur. Sur le site où sont conditionnés l’Efferalgan et le Dafalgan, 1 600 personnes travaillent, et les élus locaux redoutent l’effet d’une baisse de prix sur leur activité. Opella fait tourner de son côté deux usines, à Lisieux dans le Calvados et à Compiègne dans l’Oise, avec plusieurs centaines de salariés chacune. Les pharmaciens s’ajoutent à la liste : eux aussi verraient leur marge grignotée sur chaque boîte vendue.

Un Doliprane devenu américain

Derrière la bataille du prix se cache une question de souveraineté. Le Doliprane n’est plus tout à fait français. Fin 2024, Sanofi a scellé la vente du contrôle d’Opella, sa filiale grand public, au fonds d’investissement américain CD&R, sur la base d’une valorisation d’environ 16 milliards d’euros, comme l’ont rapporté France 24 et Le Journal des Entreprises. Pour rassurer, l’État a obtenu l’entrée de Bpifrance à hauteur de 2 % et des engagements sur l’emploi et la production. La relocalisation à Roussillon fait partie de ce contrat moral. Rogner les prix aujourd’hui, c’est fragiliser la contrepartie arrachée hier.

La leçon des rayons vides

Le souvenir de la pénurie reste vif. Pendant la crise sanitaire, la France a découvert qu’elle dépendait presque entièrement de l’Asie pour son antidouleur le plus banal. Le Moniteur des pharmacies rappelle que sécuriser l’approvisionnement des officines était l’un des ressorts de la relocalisation. Produire ici coûte plus cher, mais garantit de ne plus manquer. La question posée au gouvernement tient en une phrase : combien est-on prêt à payer pour cette assurance ?

La réponse tombera fin 2026, quand le moratoire s’éteindra et que le prix du paracétamol devra être renégocié pour la première fois depuis cinq ans. D’ici là, les premières boîtes de Roussillon n’auront même pas quitté l’usine.