Deux mille camions-bennes de déchets industriels enterrés à deux pas du plan d’eau, avec l’aval de la mairie. Près de quarante ans plus tard, ce même conseil municipal traîne ses fleurons devant le juge. À Rumilly, en Haute-Savoie, Tefal et Salomon sont accusés d’avoir contaminé eau, sols et nappes au PFOA, un polluant éternel classé cancérogène avéré depuis 2023.

Une première judiciaire en Haute-Savoie

L’assignation est tombée ce vendredi 22 mai 2026. La commune de Rumilly et la communauté de communes Rumilly Terre de Savoie déposent un référé expertise contre trois industriels. Tefal et Salomon ont été identifiés par France 3 Auvergne-Rhône-Alpes. Le nom du troisième reste confidentiel, par refus assumé de la collectivité de « stigmatiser » publiquement. C’est la première fois qu’un tel recours est lancé dans le département. L’objectif tient en une phrase : faire désigner des experts indépendants chargés d’identifier les causes, les conséquences et les responsabilités de la pollution aux PFAS qui imprègne ce coin de Savoie depuis des décennies. Les analyses déjà menées sur le territoire ont été prescrites par la préfecture et réalisées par différents opérateurs, sans débat contradictoire. L’avocat des deux collectivités, Me Antoine Clerc, du cabinet Hélios, juge ces données « parcellaires » et pointe un « risque de complaisance » dans des rapports qui n’offrent pas les mêmes garanties qu’une expertise judiciaire.

Des œufs interdits, des puits hors normes

Le bilan sanitaire est devenu impossible à ignorer. À l’automne 2025, une campagne d’analyses a montré que 31 des 39 échantillons d’œufs prélevés dans les poulaillers domestiques de Rumilly et de huit communes voisines dépassaient les seuils réglementaires européens en PFAS. La préfecture de Haute-Savoie a alors déconseillé la consommation des œufs, fruits et légumes cultivés autour des anciennes décharges municipales de Broise et des Granges. Les eaux souterraines, elles, restent contaminées : la campagne d’analyses indépendante menée à l’automne 2024 par le BRGM a confirmé l’omniprésence des PFAS dans l’environnement autour de Rumilly. L’eau du robinet est redevenue conforme, après la déconnexion des captages contaminés fin 2022 et le report sur d’autres ressources, puis la mise en service en décembre 2023 d’une unité de traitement au charbon actif sur les puits du Madrid. La station a coûté plus d’un million d’euros, financés par les collectivités et l’État, dont 288 000 euros apportés par l’agence de l’eau. Son exploitation, estimée à 360 000 euros par an, pèse en revanche sur la seule communauté de communes, Tefal ayant pris à sa charge l’équivalent d’une année de fonctionnement.

2 000 camions-bennes enterrés près du plan d’eau

Au cœur du dossier : le site des Pérouses, en lisière du plan d’eau de Rumilly. Environ deux mille camions-bennes de déchets, en partie contaminés au PFOA, y ont été déversés au cours des dernières décennies, dans une ancienne carrière reconvertie en décharge. Avec l’autorisation, à l’époque, de la mairie. Le rapport du BRGM pointe explicitement « la forte teneur en PFAS à toute proximité du dépôt Tefal ». La marque locale, qui emploie aujourd’hui environ 1 500 salariés à Rumilly, a utilisé du PFOA jusqu’en 2012 dans la recette des revêtements antiadhésifs de ses poêles. Salomon, dont l’usine de skis a tourné à Rumilly de 1987 à 2009, a pu recourir à des composés perfluorés dans des cires de fartage et une huile de démoulage, selon les services de l’État, mais aucune étude n’a établi à ce stade sa contribution à la pollution. Une ancienne tannerie, Fortier Beaulieu, est aussi citée par les services de l’État pour son ancien usage de PFAS dans l’imperméabilisation des cuirs. Contactée par France 3, Tefal indique « ne pas être destinataire de cette procédure » et exercer « dans le strict respect des réglementations françaises et européennes ». Salomon n’a pas réagi vendredi, et a depuis affirmé n’avoir fait aucune « utilisation massive » de polluants éternels à Rumilly.

Cancérogène avéré depuis novembre 2023

Le PFOA n’est plus un polluant comme les autres. En novembre 2023, le Centre international de recherche sur le cancer, rattaché à l’OMS, l’a fait passer dans le Groupe 1 : cancérogène avéré pour l’homme. Sa production est interdite à l’échelle internationale depuis 2020. Mais sa « persistance » lui vaut son surnom de polluant éternel. Il ne se dégrade quasiment jamais dans l’environnement, et continue à migrer dans les sols, les nappes, les chaînes alimentaires. L’ANSES fixe pour l’eau potable une valeur sanitaire maximale de 0,075 microgramme par litre. Quand les premières analyses sont tombées sur les captages de Rumilly en août 2022, les teneurs en PFOA atteignaient 0,114 à 0,117 microgramme par litre, soit environ une fois et demie ce seuil. Dans la littérature scientifique, le PFOA est associé à plusieurs cancers (rein, testicule), à des perturbations thyroïdiennes, à une baisse de la fertilité et à un retard de développement chez l’enfant. À Rumilly, aucune étude épidémiologique n’a pour l’instant été lancée sur la population.

Lyon avait ouvert la voie en 2024

Le précédent date du 19 mars 2024. Ce jour-là, la Métropole de Lyon avait déposé un recours du même type contre Arkema et Daikin, dont les sites de Pierre-Bénite sont à l’origine de la plus grande contamination aux PFAS connue en France. Le principe pollueur-payeur, inscrit dans le code de l’environnement, sert de fondement à ces actions. À Lyon, le juge des référés a ordonné l’expertise le 2 août 2024, mais le procès au fond n’a toujours pas eu lieu deux ans plus tard, et le calendrier de l’affaire Rumilly s’annonce tout aussi étiré. Plusieurs mois de débats sont attendus entre les parties avant que le juge ne décide d’autoriser ou non l’expertise. « On peut imaginer que quelques années d’expertises suivront », prévient Me Antoine Clerc. « L’enjeu, c’est la vérité. L’enjeu, c’est le vivant sur notre territoire. C’est de savoir quel est le niveau d’imprégnation », a de son côté déclaré Yohann Tranchant, président de la communauté de communes, au moment de l’annonce.

La mairie pourrait être attaquée à son tour

Le paradoxe n’aura échappé à personne. La collectivité qui poursuit aujourd’hui ses industriels est aussi celle qui, par le passé, leur a permis d’enterrer leurs déchets sur son territoire. Tefal le rappelle d’ailleurs : « plusieurs dizaines » d’autres établissements industriels de Rumilly ont pu utiliser des PFAS dans leurs procédés et stocker leurs résidus dans l’ancienne carrière des Pérouses, selon le fabricant. Les deux anciennes décharges publiques municipales de Broise et des Granges, où le préfet a déconseillé toute culture potagère, sont elles aussi suspectées d’avoir contaminé les eaux souterraines. Me Antoine Clerc a anticipé : la requête déposée vendredi laisse explicitement « la porte ouverte à l’identification d’autres responsables qui pourront, le cas échéant, être attaqués ». La commune elle-même, donc, pourrait finir sur le banc, à côté des marques qu’elle a hébergées.

Un suivi sanitaire national encore à construire

L’expertise judiciaire ne suffira pas à éclairer toutes les zones d’ombre. Le volet sanitaire relève du plan d’actions interministériel sur les PFAS d’avril 2024, dont une action prévoit d’évaluer la pertinence et la faisabilité d’un suivi de l’état de santé des populations potentiellement surexposées. La biosurveillance, elle, est portée par Santé publique France via l’enquête nationale ALBANE, lancée fin 2023 avec l’ANSES, dont le terrain court sur 2025 et 2026 pour des résultats attendus à partir de 2028. La loi française du 27 février 2025 a déjà interdit la production, l’importation et la vente de plusieurs textiles, ustensiles de cuisson et cosmétiques contenant des PFAS, avec une montée en charge progressive jusqu’en 2030. Pour les 34 000 habitants de Rumilly Terre de Savoie, la prochaine échéance est purement juridique : le juge de l’expertise dira dans les prochains mois si l’enquête peut commencer. En attendant, les poulaillers du quartier de Broise restent à l’arrêt, et la station de traitement tourne en continu.

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