L’incendie est devenu si puissant qu’il fabrique sa propre météo. Parti mercredi d’un sous-bois près de Saumos, au nord-ouest de Bordeaux, le feu qui dévore la forêt de Gironde avait déjà englouti 32 700 hectares samedi à la mi-journée, selon le dernier bilan de la préfecture de la Gironde. En trois jours, il a brûlé plus que les deux grands sinistres de l’été 2022 réunis.

Ce qui alarme les pompiers n’est pas seulement la surface partie en fumée, c’est le comportement des flammes. Un brasier de cette taille dégage une colonne d’air surchauffé qui grimpe à plusieurs kilomètres d’altitude, se condense en un nuage massif, puis renvoie vers le sol des bourrasques désordonnées. Le feu finit par s’alimenter tout seul et repart dans des directions que personne ne peut anticiper. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a décrit un feu convectif, « un incendie qui crée ses propres vents, accélère sa propagation et peut changer brutalement de direction », en soulignant que les spécialistes de la sécurité civile « n’avaient encore jamais été confrontés à un tel phénomène ».

Face à cette machine thermique, l’État a déployé les grands moyens. Près de 750 sapeurs-pompiers étaient engagés samedi, épaulés par dix-huit aéronefs : des Canadair, des hélicoptères bombardiers d’eau et onze Air Tractor, ces petits avions jaunes qui frôlent la cime des pins pour larguer leur cargaison. Un A400M de l’armée de l’air, capable de déverser vingt tonnes de produit retardant en un seul passage, est venu compléter la flotte. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a prévenu que l’incendie « sera long à combattre ».

Sur le terrain, la préfète de la Gironde Sophie Brocas a fait basculer le département en vigilance noire, le cran maximal de l’échelle de risque feux de forêt, et décrit un feu « XXL » et « imprévisible ». Environ 167 000 personnes ont été évacuées par précaution, dans des communes situées sur la trajectoire du front, du lac de Lacanau et de la zone périurbaine de Lège jusqu’aux abords ouest de Bordeaux, où 57 000 habitants ont été déplacés dans la seule nuit de vendredi à samedi. Environ 140 maisons ont déjà été détruites. Des alertes FR-Alert ont été envoyées sur les téléphones pour déclencher les départs, tandis que 1 700 membres des forces de sécurité surveillaient les secteurs évacués.

Le calendrier aggrave tout. À la fin juillet, le littoral girondin tourne à plein régime : campings complets, locations saisonnières, plages bondées. Lacanau, station balnéaire prisée des surfeurs, a vu une partie de ses vacanciers redirigés vers des gymnases transformés en centres d’accueil. Les autorités ont fermé plusieurs axes routiers et coupé l’électricité dans les zones menacées, par crainte que les flammes n’atteignent les maisons en lisière de forêt.

Le sinistre ne s’arrête pas aux frontières françaises. Plus de 250 000 personnes ont dû fuir leur domicile en France et en Espagne, où plusieurs foyers échappent aussi aux secours. La péninsule ibérique traverse l’un de ses pires mois de juillet, entre sécheresse persistante et thermomètre bloqué au-dessus de 40 degrés.

La Gironde connaît le prix d’un été qui dérape. En 2022, les incendies de Landiras et de La Teste-de-Buch avaient parcouru près de 30 000 hectares et jeté sur les routes des dizaines de milliers de vacanciers. Quatre ans plus tard, le massif landais, planté de pins maritimes gorgés de résine et asséché par des semaines sans pluie, reste l’un des couverts forestiers les plus inflammables d’Europe dès que la canicule s’installe.

La mairie de Lacanau, qui met à jour ses points de situation plusieurs fois par jour, demande aux habitants de ne pas rentrer chez eux tant que les routes ne sont pas rouvertes. Météo-France n’annonce aucune pluie utile sur le sud-ouest avant le milieu de semaine, et les pompiers redoutent une nouvelle nuit de vent. La préfecture doit dresser un nouveau bilan dimanche, une fois mesurés les dégâts de la nuit.