Dimanche, le feu parti de Taradeau a sauté la route en direction des Arcs-sur-Argens, dans le Var, avalé 200 hectares et détruit quatre maisons. Il a fallu 615 pompiers au plus fort de l’intervention pour le fixer, lundi soir. Depuis janvier, la France en est à plus de 41 000 hectares brûlés, un total que l’année 2022 avait mis douze mois entiers à atteindre.

Douze mois pour 2022, six pour 2026

Au 15 juillet, les satellites du Système européen d’information sur les feux de forêt (Effis) avaient comptabilisé 41 300 hectares partis en fumée en France métropolitaine. Le total de l’année 2022, celle des grands feux de Gironde restés dans les mémoires, s’arrêtait à 41 100 hectares. Le record est donc tombé à la mi-juillet, avant même la période où la saison démarre habituellement.

La comparaison avec la normale est plus parlante encore. Sur les vingt dernières années, la France brûlait en moyenne 9 000 hectares par an. À la mi-juillet, 2026 en était déjà à quatre fois et demie ce volume. Le pays a consommé son quota de quatre années ordinaires en un peu plus de six mois.

Ces chiffres viennent des relevés satellitaires européens, qui détectent les feux en temps réel sur tout le continent. Les statistiques du ministère de l’Agriculture, elles, sont consolidées plus tard et donnent des totaux légèrement différents. Les deux racontent la même histoire.

Fontainebleau a perdu un dixième de sa surface

Le symbole de cette saison ne se trouve pas dans le Sud mais à soixante kilomètres de Paris. Les feux qui se sont déclarés le 12 juillet dans la forêt des Trois-Pignons, puis le lendemain dans le secteur de la Faisanderie, ont parcouru près de 2 000 hectares du massif de Fontainebleau, soit environ un dixième de sa surface.

L’Office national des forêts a ressorti ses archives, qui remontent à 1863. Aucun sinistre comparable n’y figure. Les deux précédents les plus lourds datent de 1921, avec 762 hectares, et de 1945, avec 825 hectares. Le feu de juillet a fait plus que doubler le pire épisode connu du massif.

Une autre façon de mesurer l’écart : depuis 2006, l’Île-de-France perdait en moyenne quinze hectares de forêt par an aux flammes. Fontainebleau vient d’en brûler l’équivalent de plus de cent trente années en trois jours. Le précédent record régional, la forêt de Sénart en 2006, plafonnait à 90 hectares.

Neuf départs de feu sur dix viennent d’un geste humain

Le réchauffement climatique n’allume pas les incendies. Selon l’Observatoire des forêts françaises, environ 90 % des départs de feu sont d’origine humaine, volontaire ou accidentelle : un mégot, une étincelle de débroussailleuse, une gerbe de moissonneuse. Le feu de Montmorillon, dans la Vienne, qui a parcouru 86 hectares de brandes lundi, est attribué à des travaux agricoles.

Ce que le climat change, c’est ce qui arrive après l’étincelle. Trois canicules successives en mai, juin et juillet ont asséché les sols et la végétation. Au 15 juillet, la ministre de la Transition écologique Monique Barbut relevait que 99 départements sur 101 vivaient sous restrictions d’eau. Sur un terrain aussi sec, un départ banal devient un feu qui court.

« Avec le réchauffement climatique, les feux vont devenir de plus en plus fréquents, intenses et longs », résume Antoine Ehret, post-doctorant à l’Institut Pierre-Simon-Laplace, cité par Bon Pote. Le chercheur a cosigné dans la revue npj Climate and Atmospheric Science une étude concluant que les incendies girondins de 2022 avaient une probabilité deux fois plus élevée de survenir du fait du seul réchauffement.

Cent maisons sauvées aux Arcs

Le feu du Var donne la mesure de ce que coûte un incendie de plus de vingt-quatre heures. Parti dimanche de Taradeau, il a franchi la vallée de l’Argens sous l’effet du vent, ce que le préfet du département a décrit comme un saut en direction des Arcs-sur-Argens. Plus de 600 sapeurs-pompiers et une centaine d’engins ont été engagés.

Le bilan matériel s’établit à une dizaine d’habitations touchées, dont quatre entièrement détruites. La préfecture a aussi communiqué le chiffre inverse, celui qu’on oublie de regarder : une centaine d’habitations directement menacées ont été préservées. Le feu a été déclaré fixé lundi à 19 heures, sans victime.

Ce ratio résume la doctrine française de lutte, fondée sur l’attaque des feux naissants avec des moyens surdimensionnés. Elle fonctionne tant que les départs restent gérables en nombre. Le 5 juillet, au plus fort de l’épisode méridional, vingt-six feux brûlaient simultanément dans le sud du pays.

Le Cher, les Côtes-d’Armor, le Maine-et-Loire

La carte des feux 2026 déborde largement l’arc méditerranéen. Le Maine-et-Loire a vu brûler près de 300 hectares et deux maisons, à sa limite avec la Mayenne. Dans le Cher, un incendie a menacé un site de production d’armement classé Seveso. Deux départs ont touché le cap Fréhel et le fort la Latte, dans les Côtes-d’Armor. Des départements qui ne figuraient pas dans les plans de lutte estivaux il y a vingt ans.

Le rapport annuel 2026 du Haut Conseil pour le climat chiffre ce glissement : la superficie du territoire hexagonal soumise à des conditions propices aux incendies a été multipliée par 2,5 entre la période 1961-1990 et la période 2016-2025. Elle concerne désormais 55 % du pays. Météo-France anticipe pour sa part une saison à risque allongée d’un à deux mois d’ici la fin du siècle.

L’Espagne à 80 000 hectares, l’Allemagne au triple de sa moyenne

La France n’est pas seule. L’Espagne a franchi les 80 000 hectares depuis janvier, le double de sa moyenne sur vingt ans. Le 9 juillet, un feu déclaré à Los Gallardos, en Andalousie, a détruit 7 000 hectares et coûté la vie à treize personnes, soit trois fois et demie la surface brûlée à Fontainebleau.

Plus au nord, l’Allemagne a vu partir 2 000 hectares, trois fois sa moyenne habituelle, dont un incendie de plusieurs jours dans le parc national de Müritz, en Mecklembourg. Rapporté à l’ensemble de l’Union européenne, le total 2026 reste proche des moyennes récentes. C’est la répartition qui a changé : les pays du nord commencent à brûler pendant que les pays du sud battent leurs propres records.

Des massifs fermés au public jour par jour

Pour les vacanciers, la conséquence est immédiate. Les préfectures des départements exposés publient chaque soir, pour le lendemain, une carte d’accès aux massifs forestiers classés par niveau de danger. La préfecture du Vaucluse a ainsi fermé mardi neuf de ses quinze massifs. Un massif classé en risque très sévère est interdit à la circulation, à la randonnée et aux travaux, y compris pour les riverains.

L’autre levier tient à la parcelle. Dans les communes des zones exposées, le débroussaillement autour des habitations reste une obligation légale à la charge du propriétaire, et non de la commune. Les contrôles se sont multipliés depuis 2023, avec des taux de conformité que les services départementaux d’incendie et de secours jugent encore insuffisants dans plusieurs départements du pourtour méditerranéen.

Reste le calendrier. Le mois d’août, historiquement le plus lourd pour les forêts françaises, n’a pas commencé. Les 41 300 hectares du 15 juillet ont donc été atteints avant la période où la France brûle le plus.