Quelques dizaines par saison il y a vingt ans, 300 en 2022, environ 450 durant l’été 2026. Le massif du Mont-Blanc n’avait jamais été mesuré à un tel rythme d’écroulements, et le chercheur qui tient ce décompte prévient que les plus gros sont attendus à l’automne.

Un décompte qui grimpe de moitié en quatre ans

Le chiffre vient de Ludovic Ravanel, géomorphologue, directeur de recherche au CNRS et membre de la compagnie des guides de Chamonix. Il l’a donné à l’AFP le 20 août : à la fin de l’été, le nombre d’écroulements, c’est-à-dire les plus gros éboulements recensés, devait s’élever à 450 pour le seul massif du Mont-Blanc. « 2026 sera assurément un record », affirme-t-il, autant par la fréquence des chutes que par la quantité de roche détachée.

Le maximum précédent remontait à 2022, un été lui aussi ponctué de canicules, avec 300 écroulements. Dix ou vingt ans plus tôt, le compteur s’arrêtait à « quelques dizaines ».

PériodeÉcroulements recensés dans le massif du Mont-Blanc
Il y a 10 à 20 ansquelques dizaines par saison
2022 (précédent record)300
Été 2026environ 450 (estimation)

La glace qui servait de ciment a fondu

L’explication tient dans un mot que les alpinistes connaissent mieux que les vacanciers : le permafrost. Ravanel le décrit comme un état thermique, celui de terrains gelés en permanence, où de la glace invisible dort dans les fissures de la roche depuis plusieurs milliers d’années. Elle « assure un rôle de ciment, de colle pour les montagnes », explique-t-il.

Quand les températures montent trop haut et trop longtemps, cette colle disparaît et les blocs se libèrent. Un second mécanisme s’y ajoute : les glaciers exercent une pression stabilisatrice sur les parois qu’ils longent. En perdant de l’épaisseur, ils relâchent cette pression, la roche se décomprime et se détache. Une large majorité des éboulements est « imputable à la crise climatique », estime le chercheur.

Deux refuges fermés au cœur du mois d’août

Le phénomène s’est vu depuis la vallée. Après d’importantes chutes de pierres dans le couloir du Goûter, réputé l’un des passages les plus dangereux de la voie normale, deux compagnies de guides, celle de Chamonix et celle de Saint-Gervais-Les Contamines, ont mis à l’arrêt leurs courses au mont Blanc. Le maire de Saint-Gervais, Jean-Marc Peillex, est allé plus loin en fermant par arrêté municipal les refuges de Tête Rousse et du Goûter, les deux refuges d’étape de la voie normale. Dans son communiqué, il écrit que « faire le Mont-Blanc ne relève pas du défi ou de l’exploit et ne mérite pas qu’un alpiniste risque sa vie et celle des secouristes par orgueil ».

Les deux refuges ont rouvert le 26 août, rapporte ODS Radio. La préfecture de Haute-Savoie et la mairie ont accompagné cette réouverture d’un avertissement peu banal.

« La montagne a accumulé pendant les cinq périodes de canicule une quantité de chaleur inédite qui peut entraîner à tout moment de telles chutes ou effondrements. Différer son projet d’ascension à une période de l’année plus fraîche serait le plus raisonnable. »

La saison a fait des morts. En juillet, deux touristes tchèques ont péri dans un éboulement sur la voie normale du mont Blanc. En août, un homme de 31 ans a été tué près de l’aiguille du Génépi, dans le même massif. Ravanel ne décrit pourtant pas une flambée de l’accidentalité : selon lui la communauté des alpinistes « s’auto-gère » et ne s’expose pas davantage pendant une canicule qu’au cours d’un été frais. La hausse des accidents suit d’abord la fréquentation croissante des villages de montagne.

Pourquoi le scénario népalais ne se transpose pas

La question est venue de loin. Le 26 août, l’effondrement d’un ensemble de glace et de roche à la frontière du Népal et de la Chine a déclenché un torrent de boue et de débris qui a ravagé la vallée de la Bhote Koshi. Au 11 septembre, Futura faisait état de plus de 1 400 morts et 5 600 disparus.

Séverine Bernardie, experte en glissement de terrain au BRGM, citée par le même média, écarte la comparaison directe : entre le Népal et le Mont-Blanc, « les volumes de glaces et de roches ne sont pas comparables ». Elle rappelle que la dernière coulée dévastatrice des Alpes, celle qui a englouti le village suisse de Blatten le 28 mai 2025, charriait déjà des volumes 10 à 20 fois inférieurs à ceux du Népal.

Saint-Gervais sait ce que peut faire un glacier

La commune n’a pas besoin d’aller chercher un précédent à l’étranger. Le 12 juillet 1892, la paroi frontale du glacier de Tête-Rousse a cédé et libéré une masse d’eau et de glace estimée à 200 000 mètres cubes. Dix minutes plus tard, l’établissement thermal de Saint-Gervais était balayé. La base Mémoire des catastrophes, soutenue par le ministère de l’Écologie, situe le bilan entre 175 et 200 morts et disparus.

Les poches d’eau et les lacs à risque des Alpes sont aujourd’hui surveillés et vidangés, souligne Futura, qui rappelle qu’une rupture sans signe avant-coureur reste possible.

Le retour du gel en altitude à la fin du mois d’août n’a pas refermé la saison pour autant. La chaleur emmagasinée cet été continue de pénétrer dans les terrains « jusqu’en novembre, décembre, voire même jusqu’en janvier », prévient Ludovic Ravanel. Les mois d’automne devraient donc livrer les éboulements les plus volumineux de l’année.