Un rocher dynamité au fond du fleuve. Quatre barges chargées de pierres coulées en travers du courant. Plus de deux millions d’euros dépensés pour forcer le Danube à passer là où il fallait. Rien n’a suffi : jeudi 13 août, la Roumanie a arrêté le second réacteur de Cernavodă, sa seule centrale nucléaire.
Le premier était déjà à l’arrêt depuis la fin juillet. Ensemble, les deux réacteurs fournissent environ un cinquième de l’électricité du pays, et ils sont refroidis par l’eau du fleuve. Nuclearelectrica, l’entreprise publique qui exploite le site, a présenté l’opération comme un arrêt contrôlé. Le directeur de la centrale, Romeo Urjan, a déclaré à l’AFP qu’il n’envisageait pas de redémarrage « dans les dix prochains jours ».
Un fleuve qui n’a plus d’eau à donner
Une centrale nucléaire ne consomme pas que de l’uranium, elle consomme du débit. Il faut prélever de grands volumes d’eau, les faire circuler dans le circuit de refroidissement, puis les rendre à la rivière un peu plus chauds. Quand le fleuve maigrit, l’équation se referme des deux côtés : moins d’eau disponible à l’entrée, et un rejet qui réchauffe davantage le peu qui reste.
Le Danube, lui, maigrit sérieusement. Sur près des deux tiers de son cours, les débits sont tombés à leur plus bas niveau depuis plus de trente ans, selon une analyse de Copernicus, l’observatoire européen du climat, citée par l’AFP. Bucarest avait tenté d’acheter du temps en retouchant le lit du fleuve près de la centrale : c’est à ça qu’ont servi les deux millions d’euros, le rocher dynamité et les quatre barges lestées.
Le fleuve ne sert pas qu’à refroidir des réacteurs. Deuxième cours d’eau d’Europe avec 2 850 kilomètres entre l’ouest de l’Allemagne et la mer Noire, le Danube porte un trafic fluvial que l’étiage a lourdement perturbé cet été. La sécheresse s’est installée dès le printemps, sous l’effet d’un déficit de pluie prolongé et d’une succession de canicules que le Centre commun de recherche relie au réchauffement climatique.
Le ministère roumain de l’Énergie assure que l’éolien et les importations couvriront le trou. Il a tout de même appelé à une « consommation responsable » et prévenu qu’en dernier recours, les gros consommateurs industriels seraient soumis à des restrictions en soirée.
La Hongrie a sorti la même parade
Le voisin hongrois vit la même scène depuis bientôt deux semaines. Le 2 août, la centrale de Paks, dont les quatre réacteurs pompent eux aussi dans le Danube, a été entièrement arrêtée pour la première fois en quarante-quatre ans. Le site couvre environ 40 % de la production électrique annuelle du pays, selon l’AFP. Il tourne au ralenti depuis.
Le premier ministre Péter Magyar a annoncé mercredi que le gouvernement avait commandé la construction d’un seuil immergé pour retenir l’eau près de la centrale. Deux barges de 80 mètres sont déjà positionnées à Paks, prêtes à être coulées à leur tour pour faire remonter le niveau. La recette est la même qu’en Roumanie, à l’échelle du fleuve entier.
Et le Danube n’est pas seul. Des images du satellite Sentinel-2 prises entre le 1er et le 3 août montrent quatre grands fleuves européens réduits à un chenal : la Loire près de Saumur, le Pô près de Crémone, le Rhin près de Boppard et le Danube près de Paks, avec partout les mêmes bancs de sable à nu. Sur le Rhin, la baisse du niveau limite déjà le fret fluvial et perturbe des chaînes d’approvisionnement industrielles en Europe centrale.
Le Centre commun de recherche de la Commission européenne, qui pilote l’observatoire européen de la sécheresse, plaçait fin juillet la moitié du territoire de l’Union et du Royaume-Uni en situation de sécheresse, dont 9 % au niveau d’alerte, celui où la végétation souffre visiblement. En surface totale, c’est moins que les étés secs de 2018 et 2022 (54 % et 60 %). Mais le niveau d’alerte, lui, dépasse largement les 3 % de 2018. La suite est annoncée plus chaude et plus sèche que la normale sur une grande partie du continent jusqu’en septembre.
Le même été a un bilan humain. L’Organisation mondiale de la santé a fait état en juillet de plus de 10 000 décès en excès sur cinq pays seulement, pendant que les données compilées par Bloomberg portaient le total européen à 25 000 morts. Les réacteurs qui s’arrêtent sont la partie visible et chiffrable d’une saison qui pèse d’abord sur les corps, les cultures et les nappes.
En France, le record est tombé le 9 août
Rien de tout cela n’est exotique. Les 57 réacteurs français, qui assurent environ 70 % de la production électrique nationale, sont tous installés au bord d’un cours d’eau ou de la mer. Dimanche 9 août, en pleine quatrième canicule de l’été, le parc d’EDF a atteint 5,6 % de puissance manquante pour cause de chaleur et de sécheresse, un record depuis 2015 d’après des calculs de l’AFP réalisés à partir des données publiées par l’électricien.
Ce jour-là, quatre réacteurs étaient à l’arrêt (Golfech 2, Chooz 1 et 2, Cattenom 1) et cinq autres tournaient à puissance réduite (Tricastin 1 et 4, Saint-Alban 1 et 2, Bugey 3). Le lendemain, un banc de méduses s’est engouffré dans les stations de pompage d’eau de mer de Gravelines, dans le Nord, et a contraint EDF à arrêter trois réacteurs de plus et à ramener un quatrième à la moitié de sa puissance. Treize unités touchées au total.
Ces arrêts ne relèvent pas de la sûreté nucléaire mais de règles environnementales, fixées site par site par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection pour protéger la faune et la flore des rivières. Un fleuve déjà chaud supporte mal quelques degrés de plus, et l’eau potable ne peut plus être captée dès que la température dépasse 25 °C. EDF souligne de son côté que l’effet de ces indisponibilités sur sa production reste « très faible » et que la France est restée largement exportatrice pendant l’épisode, données de RTE à l’appui.
« Depuis 2015, c’est tous les ans », résume Thibault Laconde, fondateur de Callendar, une société spécialisée dans les risques climatiques, cité par Vert. L’électricien chiffre à 8,7 milliards d’euros les travaux d’adaptation de ses installations d’ici à 2040. Sans eux, il estime que ces restrictions environnementales lui coûteraient 1,4 % de sa production nucléaire annuelle dès 2035, contre 0,3 % en moyenne depuis 2000.
