« Narchomicide » est né en 2023. Mardi, le Petit Robert l’a fait entrer dans son édition 2027. Moins de trois ans entre la naissance d’un terme et sa consécration au dictionnaire, c’est un sprint. Géraldine Moinard, qui dirige la rédaction de l’éditeur, l’a souligné sur franceinfo : c’est sans doute le mot le plus récent de la cuvée, tant il s’est imposé vite.
Quand l’actualité fabrique son vocabulaire en accéléré
Le terme désigne les meurtres liés au trafic de drogue. Il a été forgé en 2023 par Dominique Laurens, alors procureure de la République de Marseille, pour distinguer ces homicides du règlement de comptes classique. La formule disponible jusque-là, « assassinat lié au narcotrafic », était longue et tenait mal dans un titre. Marseille, Grenoble, Rennes ont vu se multiplier ces homicides, avec des exécutants parfois mineurs, recrutés sur les réseaux sociaux. Le parquet a fabriqué le mot, la presse l’a diffusé, le Robert l’a validé.
« Les mots sont créés aussi pour dire le monde, pour dire nos réalités », a expliqué Géraldine Moinard. « Quand il manque un mot, on en crée un, puis si le mot convient, il va s’imposer. » Le terme figure désormais dans la liste officielle des mots nouveaux publiée par l’éditeur.
Une cuvée qui regarde la France droit dans les yeux
À côté de « narchomicide », le Robert accueille « manosphère », qui regroupe les communautés masculinistes en ligne, et « pornodivulgation », pour la diffusion d’images intimes sans consentement. Trois mots, trois fractures contemporaines. Le dictionnaire ne moralise pas, il enregistre. C’est sa fonction. Mais l’agrégat dessine une époque où les violences de genre et la criminalité organisée occupent une place suffisante dans la langue pour mériter une définition propre.
Larousse joue la même partition. Le concurrent du Robert a annoncé son édition 2027 fin avril : 150 nouveaux mots et expressions, 50 noms propres, sortie en librairie programmée le 20 mai. La liste comprend « soumission chimique », expression imposée par l’affaire Pélicot, « incel », terme lié à une mouvance masculiniste hostile aux femmes, et « VSS », acronyme courant pour violences sexistes et sexuelles. Là encore, le miroir ne flatte pas.
L’IA prend ses quartiers dans la langue française
Cette année marque aussi l’entrée du vocabulaire de l’intelligence artificielle. Le Robert valide « entraîner une IA » et « jumeau numérique », ainsi qu’« instavidéaste », pour les créateurs qui diffusent en direct sur les réseaux. Larousse retient « prompter », qui signifie adresser une instruction à un modèle génératif, et ajoute « créateur de contenu » et « identité numérique ».
Le mot « découvrabilité », importé du Québec, fait également son apparition au Robert. Il désigne la capacité d’un contenu à émerger dans les algorithmes des plateformes. Spotify, YouTube et TikTok ont rendu cette notion centrale pour les artistes et les médias. Elle entre dans la langue au moment où la justice européenne valide, ce mardi à Luxembourg, le droit des éditeurs de presse à une rémunération équitable face à Meta.
« Bouiner », « charo », « banger » : l’argot trouve sa place
Le Robert n’a pas réservé sa cuvée aux drames. « Bouiner », verbe d’origine régionale qui veut dire passer son temps à des occupations vagues, glisse dans le dictionnaire. « Charo », abréviation de charognard, désigne un homme qui cherche à multiplier les aventures amoureuses. « Banger », emprunt à l’anglais, qualifie un morceau, un film ou un plat qui impressionne par sa qualité. « Matrixer », inspiré du film des sœurs Wachowski, signifie conditionner quelqu’un au point d’altérer son libre arbitre.
Cette intégration de l’argot répond à une logique de fréquence d’usage. Le Robert s’appuie sur de vastes corpus de textes récoltés dans la presse, les livres, les forums, les sous-titres. Un mot doit être employé par plusieurs catégories de locuteurs, dans plusieurs médias, sur plusieurs années, avant d’être retenu. Le « charo » a coché ces cases.
Léon XIV et Wembanyama au panthéon du papier
Côté noms propres, le Robert ouvre ses pages au pape Léon XIV, premier souverain pontife américain élu en mai 2025, et au Premier ministre Sébastien Lecornu, nommé par Emmanuel Macron en septembre 2025. Le physicien français Michel Devoret, Nobel de physique 2025 pour ses travaux sur l’effet tunnel quantique dans les circuits supraconducteurs, rejoint la liste. Côté sport, Carlos Alcaraz, Tadej Pogacar, Max Verstappen et la cycliste Pauline Ferrand-Prévot entrent par la même porte.
Larousse, de son côté, accueille Victor Wembanyama, le pivot français des San Antonio Spurs, le comédien Laurent Lafitte et l’actrice belge Émilie Dequenne, disparue en mars 2025. Les deux éditeurs ne coordonnent pas leurs choix, mais ils convergent sur les figures qui ont occupé la presse francophone l’année passée.
Soixante ans après, le Robert reste un baromètre
Le Petit Robert fête ses soixante ans cette année. Le dictionnaire avait vu le jour sous l’impulsion du lexicographe Paul Robert, avec l’ambition de rivaliser avec Larousse en proposant des définitions plus longues et un appareil étymologique soigné. Six décennies plus tard, l’édition 2027 réunit 60 000 mots et 300 000 sens, et fait toujours figure de baromètre pour les nouveaux usages, lus par les correcteurs des grandes rédactions et les jurés du Scrabble.
Le Petit Robert édition 2027 est paru le 13 mai, au prix indicatif de 69,90 euros pour la version reliée. Le Petit Larousse illustré 2027 arrivera en librairie le 20 mai, à 34 euros. Deux livres, un même travail discret : noter, semaine après semaine, comment la société française se parle à elle-même.
