Cour Saint-Damase, au Vatican, samedi. Six cents ados de Gênes lèvent les paumes vers le ciel en répétant « six-sept » sur un rythme syncopé. Au milieu, un homme en blanc reprend le geste avec deux secondes de retard. C’est le pape. La vidéo a fait le tour de TikTok en moins de vingt-quatre heures.
Une catéchèse improvisée façon Gen Alpha
La séquence sort du compte de Don Roberto Fiscer, prêtre génois de 49 ans, plus de 800 000 abonnés sur TikTok. Il accompagnait un pèlerinage diocésain de six cents confirmands et futurs confirmands, du 15 au 17 mai, encadrés par l’archevêque Marco Tasca et cent cinquante prêtres et catéchistes. Plutôt qu’une bénédiction classique, ses fidèles ont décidé d’apprendre au souverain pontife la coquetterie du moment, ce drôle de signe des mains que toute la cour de récré exécute depuis l’an dernier.
« Puisque le pape est l’un des nôtres et qu’on se salue comme ça entre nous, il fallait bien qu’il apprenne », a expliqué le prêtre influenceur, cité par la CNN. Après une hésitation, Léon XIV s’est exécuté, paumes en l’air. La vidéo dépassait les 18 millions de vues moins de quarante-huit heures après sa mise en ligne.
Un geste qui ne veut absolument rien dire
Et c’est là toute la blague. Le « 6-7 » n’a aucune signification. Pas de message caché, pas de sous-texte, pas même une vanne. Dictionary.com l’a élu mot de l’année 2025 et l’a défini comme « un éclat d’énergie qui circule et relie les gens bien avant qu’ils ne s’accordent sur son sens ». Merriam-Webster l’a intégré à son dictionnaire d’argot et le définit comme « une expression dénuée de sens, liée à une chanson et à un joueur de basket ».
L’origine remonte à une chanson de drill rap, Doot Doot (6 7) du rappeur de Philadelphie Skrilla, postée fin 2024 et sortie officiellement en février 2025. Le morceau a percé via des montages basket mettant en scène LaMelo Ball, meneur des Charlotte Hornets, mesuré à 2,01 mètres, soit six pieds sept pouces dans le système américain. Un gamin, Maverick Trevillian, a achevé le décollage le 31 mars 2025 en hurlant le terme face caméra dans une vidéo du youtubeur Cam Wilder tournée à un match de basket de jeunes, un mouvement de mains improvisé en prime. La séquence a fait des dizaines de millions de vues, il a hérité du surnom de « 67 Kid », et la formule a quitté les parquets pour devenir une signature de génération.
Le mot de passe des moins de 15 ans
Pour la Gen Alpha, ceux qui ont entre dix et quinze ans aujourd’hui, le « six-sept » fonctionne comme un mot de passe. Le sortir au bon moment prouve qu’on est dans la conversation, l’utiliser à contretemps prouve l’inverse. Plusieurs établissements scolaires américains et britanniques ont déjà interdit la formule en cours, jugée trop perturbatrice, comme l’a documenté TODAY. La presse anglo-saxonne range le phénomène dans la catégorie « brainrot », ce flot de contenus volontairement creux qui colonise les algorithmes pour ados.
Le Daily Beast, qui n’a pas raté l’occasion, titre sur un pape « pris de court par le brainrot Gen Alpha ». Le démocrate Christopher Hale, ex-candidat au Tennessee, a résumé le sentiment général sur X en quatre mots : « Léon XIV a de l’amplitude culturelle. » Côté Vatican, aucun communiqué officiel : le Saint-Siège n’a pas dit si le pape avait reconnu la référence ou s’il s’était contenté d’imiter les gestes des ados.
Premier pape américain, premier pape brainrot
Léon XIV, de son vrai nom Robert Francis Prevost, vient de fêter le premier anniversaire de son élection. Le cardinal augustinien, né à Chicago, est devenu le 267e pape le 8 mai 2025, premier Américain à monter sur le trône de saint Pierre. Il a passé une large partie de sa vie religieuse comme missionnaire augustinien au Pérou, dont il a pris la nationalité, avant d’y devenir évêque de Chiclayo. Le clin d’œil à TikTok prolonge une ligne déjà installée. François avait fait sensation avec ses selfies improvisés, Léon XIV joue sur le même registre avec le vocabulaire des plateformes.
Don Roberto Fiscer n’est d’ailleurs pas un comparse anodin. Le prêtre a quitté quelques jours plus tôt sa paroisse génoise de la Santissima Annunziata del Chiappeto, où il officiait depuis neuf ans, pour rejoindre à temps plein un poste diocésain dédié à la communication et à l’évangélisation numérique, comme l’a rapporté Il Fatto Quotidiano. Il doit aussi prendre la direction de Radio Fra le Note, que le diocèse veut transformer en radio diocésaine. Il revendique plus de 800 000 abonnés sur TikTok et près de 300 000 sur Instagram.
Une Église qui parle algorithme
Pendant des années, les hiérarchies catholiques ont alterné mises en garde contre les réseaux et bénédictions tièdes des outils numériques. Deux jours avant la scène du « six-sept », le 14 mai, Léon XIV s’exprimait sur l’intelligence artificielle devant les enseignants et les étudiants de l’université La Sapienza, à Rome : il y dénonçait l’« évolution inhumaine » du rapport entre la guerre et les nouvelles technologies et appelait à renforcer le contrôle des usages militaires de l’IA, rapporte le Washington Examiner. Le pape ne renonce pas à cette grille, il y ajoute la capacité de tendre la main vers les codes des plus jeunes.
Cette manière de faire colle au profil de l’homme. La séquence a été reprise dans la nuit par la presse américaine, italienne puis française. Le Vatican a déjà vu des scènes plus solennelles, mais le ratio engagement contre coût de production tient du miracle communicationnel : une trentaine de secondes filmées au téléphone, des millions de vues en deux jours.
Le piège du buzz et la limite du geste
Tout le monde n’applaudit pas. Dans les écoles américaines, des enseignants racontent à Education Week avoir tout essayé pour faire cesser le « six-sept » en classe : un élève le lance, la classe enchaîne, le cours s’effondre. Que le pape reprenne à son compte un mème jugé incontrôlable ne va pas leur simplifier la tâche, et la frontière entre proximité pastorale et caution involontaire d’un divertissement creux par construction reste posée.
L’autre limite est démographique. La Gen Alpha vit sur TikTok, sa génération précédente y migre vers Instagram, leurs parents découvrent à peine ce que veut dire le geste. La portée du « 67 papal » se concentre donc sur un public qui ne lit pas les communiqués du Saint-Siège, et qui n’allait pas non plus le faire demain. Reste un acquis : pour la première fois depuis longtemps, un pape figure dans la même story que le dernier mème de cour de récré.
Le calendrier va être chargé. Le Saint-Siège a confirmé la veille que Léon XIV se rendra en France du 25 au 28 septembre, à Paris, Lourdes et Metz, sa première visite officielle dans l’Hexagone depuis son élection. Don Roberto Fiscer, lui, prend ses nouvelles fonctions à la communication du diocèse de Gênes. À ce rythme, le prochain mème sera peut-être français.
