31,4 contre 26,1. C’est l’écart d’indice de masse corporelle mesuré entre deux groupes de femmes qui avalent pourtant à peu près le même nombre de calories chaque jour. La différence tient à l’heure à laquelle elles passent à table.
287 femmes, cinq jours de carnet alimentaire
Le travail a été publié le 7 juillet dans la revue Frontiers in Nutrition par une équipe conduite par Carlien van der Merwe, avec la professeure Rozanne Kruger, rattachée aux universités Massey et Griffith. Les chercheurs ont suivi 287 Néo-Zélandaises en bonne santé, âgées de 18 à 45 ans, d’ascendance européenne et pacifique.
Le protocole ne se limite pas à des questionnaires. Chaque participante a rempli un carnet alimentaire pendant cinq jours, décrit ses horaires de sommeil, passé un examen d’absorptiométrie biphotonique pour mesurer la composition de son corps et donné une prise de sang à jeun. L’étude est en accès libre.
Le tri par chronotype donne trois groupes : 12 % de types matinaux, 34 % de types vespéraux, un peu plus de la moitié d’intermédiaires. Les matinaux étant peu nombreux, les chercheurs les ont regroupés avec les intermédiaires pour les comparaisons. C’est ce bloc qui affiche 26,1 d’IMC, contre 31,4 chez les couche-tard.
Tout se joue entre 20 heures et 3 heures
L’apport calorique total sur vingt-quatre heures ne sépare quasiment pas les deux groupes. Les couche-tard consomment même un peu plus d’énergie et de glucides, mais l’écart reste faible. La répartition dans la journée, elle, n’a rien à voir.
Les types du soir mangeaient moins entre 3 heures et 9 h 59, mais davantage entre 20 heures et 2 h 59, l’inverse valant pour les types du matin. « Les types du matin comme les types du soir consommaient des quantités de nourriture ou d’énergie similaires sur la journée, mais c’est le moment des prises alimentaires qui était déterminant », résume Rozanne Kruger. Les matinaux et les intermédiaires absorbent nettement plus d’énergie, de protéines, de glucides et de lipides avant 10 heures. Les couche-tard rattrapent après 20 heures.
Le phénomène s’accentue chez celles qui ont déjà le plus de masse grasse : petit-déjeuner squelettique, puis apport massif en fin de soirée.
Le sang raconte la même histoire
Les prélèvements à jeun confirment l’écart. Chez les couche-tard, les chercheurs relèvent des triglycérides, une insuline, une hémoglobine glyquée et une leptine plus élevées. Le HDL, le « bon » cholestérol, est plus bas, tout comme la ghréline, l’hormone qui déclenche la sensation de faim.
Les corrélations fonctionnent dans les deux sens. Plus l’énergie est consommée le matin, plus le HDL grimpe et plus l’insuline, l’hémoglobine glyquée et la leptine reculent. Plus elle est consommée le soir, plus les triglycérides, l’insuline et l’hémoglobine glyquée montent.
La graisse ne se loge pas au même endroit non plus. Les couche-tard présentent un rapport plus élevé entre graisse abdominale et graisse des hanches, un marqueur du risque cardiométabolique plus sensible que l’IMC, mais encore peu étudié. Manger la nuit, quand l’organisme est censé jeûner et dormir, revient à stocker plutôt qu’à dépenser, avance l’équipe de l’université Griffith.
Des assiettes moins bien remplies le soir
La quantité n’est pas seule en cause. La qualité décroche aussi. Les couche-tard consomment moins de fibres, de vitamines A et E, de folates, de calcium, de magnésium, de potassium et d’iode que les autres participantes. Ils boivent en revanche moins de café et moins d’alcool.
Le portrait qui se dessine n’est pas celui d’un gros mangeur, mais celui d’un mangeur décalé : rien ou presque le matin, puis une compensation le soir avec des aliments plus denses en énergie et plus pauvres en micronutriments.
La France dîne parmi les plus tard d’Europe
Le sujet dépasse largement la Nouvelle-Zélande. D’après l’enquête Emploi du temps de l’Insee, le pic du dîner des Français se situait à 20 h 15 en 2010, contre un peu avant 20 heures en 1986, et les dîners plus tardifs sont devenus plus fréquents.
Cet horaire situe la France en fin de classement européen. En Allemagne, l’Abendbrot se prend entre 17 h 30 et 18 h 30. Au Danemark, en Suède et en Finlande, on passe à table entre 17 heures et 18 heures. Le continent suit un dégradé du nord au sud de deux à trois heures, et la France penche franchement du côté sud.
Attention à ne pas surinterpréter : l’étude ne fixe aucune heure limite après laquelle un repas ferait grossir. Elle compare des profils alimentaires, pas des horaires isolés. Elle situe simplement sa fenêtre du soir à partir de 20 heures, soit à peu près l’heure du pic du dîner en France.
Ce que l’étude ne dit pas
Les limites sont réelles et les auteurs ne les dissimulent pas. L’échantillon ne compte que des femmes, 287 au total, toutes néo-zélandaises d’ascendance européenne ou pacifique, toutes âgées de 18 à 45 ans. Rien ne garantit que les mêmes écarts apparaîtraient chez des hommes, chez des personnes plus âgées ou dans une autre culture alimentaire. Les auteurs signalent une limite plus lourde encore : les couche-tard de l’échantillon étaient majoritairement d’ascendance pacifique et vivaient dans des zones plus défavorisées, si bien que l’effet du chronotype ne peut pas être totalement séparé de ces facteurs.
Il s’agit surtout d’une étude d’observation. Elle établit des associations, pas une chaîne de cause à effet. Un IMC élevé peut modifier les habitudes de sommeil autant que l’inverse, et les carnets alimentaires reposent sur du déclaratif, avec la marge d’erreur que cela suppose.
Le chronotype n’est pas davantage un choix de vie. Il dépend en partie de la génétique, et les horaires postés imposent leur rythme à des millions de salariés qui ne décident ni de leur heure de coucher ni de celle de leur dîner.
Une piste moins pénible qu’un régime
L’intérêt du résultat tient à sa simplicité apparente. Si le total calorique pèse moins que sa répartition, alors avancer une partie de l’apport vers le matin coûte moins d’efforts qu’une restriction permanente.
Plusieurs équipes explorent déjà ce terrain sous le nom d’alimentation à horaires restreints. Les essais cliniques restent peu nombreux et leurs conclusions font débat. Les auteurs, eux, appellent à poursuivre les recherches sur la chrononutrition, en particulier dans des populations plus diverses, pour isoler ce qui revient vraiment au chronotype.
En attendant, le chiffre le plus solide de ce travail reste celui du départ : cinq points d’IMC séparent deux groupes qui mangent à peu près la même chose, à des heures différentes.
