Un ronflement grave et continu, comme un moteur diesel qui tournerait au ralenti derrière la maison. Sauf qu’il n’y a pas de moteur. Et que la personne allongée dans le même lit n’entend absolument rien.

Entre 2 et 4 % de la population dit percevoir ce son. Une équipe germano-norvégienne a passé leurs oreilles au banc d’essai pour trancher une question vieille de cinquante ans : ce bruit vient-il du dehors, ou de l’intérieur du crâne ?

Bristol, 1970, les premières lettres

Le phénomène sort de l’anonymat au milieu des années 1970, quand le Bristol Evening Post commence à recevoir un flot de courriers. Des habitants du sud-ouest de l’Angleterre décrivent tous le même vrombissement sourd et demandent au journal d’en trouver la source. On soupçonne les gros ventilateurs d’un entrepôt de grand magasin. L’entrepôt ferme quelques années plus tard. Les plaintes, elles, continuent.

Les signalements gagnent ensuite Hythe, Plymouth, Southampton, Swansea, puis Londres. Dans les années 1990, les États-Unis s’y mettent avec Taos, au Nouveau-Mexique, et Kokomo, dans l’Indiana, deux villes devenues les cas d’école du genre. Le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud suivent. La télévision publique norvégienne NRK a rapporté des cas autour d’Oslo en 2022.

En 2012, Glen MacPherson, enseignant et chercheur canadien, monte The World Hum Map and Database Project, une carte participative où chacun signale où et quand il perçoit le son. Lui-même l’entendait sur la côte ouest du Canada, avant de ne plus rien percevoir du tout après un déménagement dans la même région.

Vingt-huit oreilles au banc d’essai

Markus Drexl, professeur à l’Université norvégienne de sciences et de technologie, a bâti un protocole avec deux doctorants et un chercheur postdoctoral. L’équipe a recruté 28 Allemands qui déclarent entendre ce bourdonnement, treize hommes, quatorze femmes et une personne de genre divers, d’un âge médian de 53,5 ans. Face à eux, 38 jeunes adultes à l’audition normale servaient de témoins, répartis en deux groupes.

Premier travail : demander aux volontaires de retrouver leur son sur un générateur de fréquences. La médiane tombe à 50 hertz, une note très grave, dans cette bande des basses fréquences qui court de 20 à 250 hertz.

Deux hypothèses restaient à départager. Soit ces personnes possèdent une audition anormalement fine dans les graves et captent un bruit bien réel que leurs voisins laissent passer. Soit elles entendent leur propre oreille interne. La cochlée fabrique des sons parasites, entre 500 et 5 000 hertz environ, simple sous-produit de son mécanisme d’amplification. Une minorité de gens les perçoivent, et un microphone glissé dans le conduit auditif permet de les mesurer.

Ni super-oreille, ni bruit interne mesurable

Les deux pistes se sont refermées. Les seuils d’audition dans les graves des 28 volontaires ressemblent à ceux des témoins, à deux exceptions près qui montrent une sensibilité supérieure à la moyenne sur certaines fréquences. Quant aux émissions de l’oreille interne, aucune n’a pu être mesurée dans les basses fréquences.

Reste une troisième explication, celle que retiennent les auteurs. « Il y a ensuite les gens qui entendent quelque chose qui ne peut pas être mesuré de façon objective. Nous pensons que ces personnes présentent une forme d’acouphène à basse fréquence », résume Markus Drexl. Un acouphène, c’est un son perçu dans l’oreille ou la tête alors qu’aucune source extérieure ne le produit. D’ordinaire un sifflement aigu. Ici, ce serait un bourdonnement grave.

Un son intérieur qui paraît venir du dehors

C’est ce qui rend le phénomène si déroutant pour ceux qui le vivent. Le bruit semble extérieur, au point qu’on sort vérifier si une pompe à chaleur ne tourne pas dans le voisinage. Il s’entend mieux à l’intérieur des bâtiments qu’au-dehors, et surtout la nuit, quand le silence retire tout ce qui pourrait le masquer. Beaucoup décrivent aussi des vibrations qui traversent le corps. Les bouchons d’oreilles n’y changent rien, et l’isolation phonique aggrave souvent la gêne puisqu’elle efface les autres bruits.

Pour certains, ça reste un fond sonore agaçant. Pour d’autres, ce sont des réveils en pleine nuit, des nuits blanches en série et un vrai malaise physique.

Ce que 28 volontaires ne suffisent pas à clore

L’étude, parue dans la revue PLOS One le 27 mars dernier, ne prétend pas fermer le dossier. L’échantillon est petit, et les auteurs écrivent qu’ils n’excluent pas les cas où une source sonore bien physique existe. Markus Drexl pointe une limite technique : un audiogramme standard n’est pas conçu pour repérer des écarts de sensibilité aussi fins qu’entre 50 et 51 hertz.

Certains bourdonnements ont d’ailleurs trouvé leur explication matérielle. À Windsor, en Ontario, un ronflement à 35 hertz a été rattaché à une aciérie de Zug Island, côté Detroit, et les signalements ont cessé après l’arrêt du site en avril 2020. Celui de Bristol, lui, n’a jamais été élucidé. Parmi les pistes avancées pour ce type de bruit, des chercheurs français ont décrit en 2015 des vibrations nées de la rencontre des vagues avec le relief des plateaux continentaux. Les basses fréquences parcourent de longues distances là où les aigus s’éteignent vite, ce qui rend leur origine presque impossible à localiser.

Drexl relève surtout un angle mort. La recherche sur l’audition s’est construite sur les fréquences élevées, et on connaît mal la manière dont le système auditif traite les graves et les infrasons, sous 20 hertz. La question devient pressante à mesure que pompes à chaleur, ventilations et éoliennes se multiplient autour des habitations.