Trois langues d’or, une de cuivre, et un fragment de l’Iliade glissé sous les bandelettes d’une momie. Voilà ce que des archéologues espagnols et égyptiens viennent d’exhumer dans la nécropole d’Oxyrhynchus, en Moyenne-Égypte. Le papyrus, déposé sur l’abdomen d’une dépouille d’époque romaine, contient un extrait du Chant II de l’épopée d’Homère, encore identifiable après des siècles passés sous terre.

L’annonce a été faite ce week-end par le ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, en parallèle du communiqué de l’équipe espagnole. La découverte, rendue publique le 19 avril, provient du site d’El-Bahnasa, dans le gouvernorat de Minya, à 180 kilomètres au sud du Caire.

Une mission hispano-égyptienne qui creuse depuis 1992

À la manœuvre, deux égyptologues espagnoles. Maite Mascort et Esther Pons Mellado, toutes deux rattachées à l’Institut du Proche-Orient ancien (IPOA) de l’Université de Barcelone, codirigent la mission. La tombe 65 du secteur 22, un hypogée creusé dans le calcaire, a été fouillée entre novembre et décembre 2025. Trois chambres funéraires, plusieurs cercueils en bois décorés de motifs géométriques, des restes de crémation mêlés à des momies classiques : la sépulture mélange les rites païens romains et la tradition égyptienne de conservation des corps.

À côté des momies, les fouilleurs ont dégagé des ossements d’enfants en bas âge et des crânes de félins enveloppés dans des tissus, ainsi que des figurines d’Harpocrate et d’Éros en terre cuite et en bronze. Un ensemble typique des pratiques funéraires syncrétiques de l’Égypte romaine, où les élites grecques et latines empruntent aux rites locaux pour assurer leur passage dans l’autre monde.

Trois langues d’or pour parler face à Osiris

Le détail qui a fait le tour des médias spécialisés : les amulettes linguales. Posées directement dans la bouche des défunts, ces petites plaques de métal devaient permettre au mort de continuer à s’exprimer dans l’au-delà, au moment du jugement devant Osiris, dieu des morts de la mythologie égyptienne. Trois langues sont en or, une autre en cuivre, selon l’inventaire relayé par Greek Reporter et Archaeology Magazine. L’or, réputé incorruptible, était censé protéger l’organe de la parole.

Ce type d’amulette n’est pas une première. Des momies à langue d’or ont déjà été exhumées à Taposiris Magna, près d’Alexandrie, en 2021, ou encore dans la nécropole de Quweisna, dans le delta du Nil, dont les trouvailles ont été annoncées fin 2022. Mais l’association avec un fragment littéraire grec, elle, est inédite. La pratique témoigne d’une adoption fine des croyances pharaoniques par la population gréco-romaine, des siècles après la conquête d’Alexandre.

Pourquoi Homère dans le bandage d’un cadavre ?

Le papyrus déposé sur l’abdomen de la momie reproduit un passage bien connu du Chant II de l’Iliade : le Catalogue des vaisseaux. Ces quelque deux cent soixante-cinq vers énumèrent les contingents grecs embarqués pour Troie, chef par chef, cité par cité. Un morceau que tout écolier de l’Antiquité apprenait par cœur, comme on récite aujourd’hui les fables de La Fontaine.

La question que se posent les chercheurs : pourquoi ce texte, et pas un autre ? Les hypothèses varient. Symbole d’éducation pour marquer le statut intellectuel du défunt ? Identité culturelle d’un lettré gréco-égyptien qui voulait emporter un peu d’Ionie avec lui ? Simple matière première papyrologique recyclée par les embaumeurs, qui utilisaient parfois des textes usagés pour rembourrer les cavités des corps ? Les trois pistes sont explorées parallèlement, et la mission ne tranche pas.

Ce qui est acquis, en revanche, c’est la nature du document. « Ce n’est pas la première fois que nous trouvons des papyrus grecs, pliés, scellés et intégrés au processus de momification, mais jusqu’ici leur contenu était surtout magique », souligne Ignasi-Xavier Adiego, professeur à l’Université de Barcelone, qui a identifié le texte à partir de la lecture de la papyrologue Leah Mascia. Le fragment reste toutefois très lacunaire : il se compose de morceaux, dont certains minuscules, et des mots entiers manquent.

Oxyrhynchus, le cimetière qui livre des papyrus depuis 130 ans

Le site n’est pas n’importe lequel. Oxyrhynchus, littéralement « la ville du poisson au museau pointu », a été la cité-clé de la Moyenne-Égypte hellénistique puis romaine. À partir de 1896, les archéologues britanniques Bernard Grenfell et Arthur Hunt y ont exhumé plus d’un demi-million de fragments de papyrus, aujourd’hui conservés à l’Université d’Oxford et dans plusieurs musées européens. Parmi eux : des poèmes perdus de Sappho, des bouts de pièces d’Euripide et de Sophocle, des évangiles apocryphes, des registres fiscaux romains.

Cent trente ans plus tard, le sable continue de rendre ses secrets. La mission hispano-égyptienne, installée à El-Bahnasa en 1992, a déjà sorti plusieurs tombes spectaculaires ces dernières années : deux sépultures d’époque saïte, sous la XXVIe dynastie, et surtout 52 momies romaines dégagées dans les tombes 64 et 65, dont treize portaient encore une langue d’or, annoncées en décembre 2024. La tombe 65 vient grossir ce corpus et confirme que les sables de Minya cachent encore des trésors que les archéologues n’ont pas fini d’inventorier.

Ce que la tombe 65 raconte encore

L’analyse scientifique ne fait que commencer, et la datation n’est pas encore stabilisée : l’Université de Barcelone situe la sépulture autour de 1 600 ans, quand d’autres relais de l’annonce la rattachent aux premiers siècles de la domination romaine. Une étude paléographique devra encore préciser la main du copiste et, peut-être, la relier à d’autres textes retrouvés à Oxyrhynchus.

Les chambres funéraires ont été partiellement pillées dès l’Antiquité, ce qui complique la reconstitution du contexte initial : certains sarcophages ont été déplacés. D’autres papyrus mis au jour par la mission sont toujours en cours de restauration, et Maite Mascort n’exclut pas que d’autres textes littéraires apparaissent, rapporte le Smithsonian Magazine. Les résultats de la campagne ont été présentés au public dans un cycle de conférences ouvert le 13 avril et achevé le 11 mai 2026.