Pendant dix-huit mois, près de cinq tonnes d’acier ont dérivé dans le vide, sans moteur ni pilote pour les guider. Mercredi 5 août, vers 8h35 heure de Paris, cette ferraille a percuté la Lune à environ 8 700 km/h, tout au bord du disque que l’on aperçoit depuis la Terre.
L’objet n’a pas de nom, seulement un matricule: 2025-010D. C’est l’étage supérieur d’une fusée Falcon 9 partie de Floride le 15 janvier 2025, le jour où SpaceX avait embarqué deux atterrisseurs lunaires sur un même lancement, le Blue Ghost de l’américain Firefly Aerospace et le Resilience du japonais ispace. Ce genre d’étage n’est pas conçu pour revenir: sa mission accomplie, il lui manque le carburant pour se poser proprement ou replonger dans l’atmosphère. Il erre alors sur une trajectoire que la gravité de la Terre, de la Lune et du Soleil finit par dérégler, jusqu’au jour où elle croise un obstacle.
L’heure du choc était connue d’avance
Bill Gray n’a rien d’un amateur. Depuis son bureau, ce concepteur du logiciel de suivi Project Pluto piste les débris trop lointains pour intéresser les grandes agences. Dès le mois d’avril, il a prévenu: 2025-010D allait s’écraser sur la Lune. Les télescopes ont accumulé les mesures, 1 053 relevés au total, et sa prévision s’est resserrée. Le 1er août, il fixait l’impact au 5 à 6h35 et 37 secondes en temps universel, à deux pas du cratère Einstein. Ses calculs sont publics, corrigés au fil des observations.
Des chercheurs de la NASA et de plusieurs universités ont pris l’annonce au sérieux. Dans une note mise en ligne le 16 juillet, ils ont détaillé où pointer les instruments et à quel instant: un terrain éclairé par le Soleil, au ras du limbe lunaire, dans l’espoir de filmer en direct un impact artificiel, ce qui n’avait jamais été réussi. Professionnels comme amateurs étaient invités à tenter l’observation. Leur plan d’observation liste aussi ce que l’événement peut apprendre, de la dynamique des poussières soulevées au danger que les débris représentent pour les futures missions.
La collision, elle, tient en quelques chiffres. Près de cinq tonnes lancées à 8 700 km/h dégagent l’énergie d’environ trois tonnes de TNT. La NASA tablait sur un cratère d’environ dix-huit mètres de large et quatre de profondeur, un ordre de grandeur que Bill Gray situe autour de dix-sept mètres. Rien d’exceptionnel pour la Lune: d’après l’agence américaine, un caillou de la même énergie la frappe en moyenne tous les six jours. La différence, cette fois, c’est qu’on savait exactement quand regarder.
Du sodium et du lithium dans le panache
C’est ensuite que l’affaire est devenue précieuse pour les scientifiques. Depuis l’Arizona, l’observatoire Lowell a braqué sur la zone son télescope de 4,30 mètres et mesuré, dans les minutes qui ont suivi, un panache de gaz de quelques dizaines de kilomètres, riche en sodium et en lithium, qui a brillé entre cinq et dix minutes. « On peut affirmer sans risque qu’on a mesuré une réponse à l’impact », résume Carl Schmidt, du Center for Space Physics de l’université de Boston, qui prévient aussitôt que cette première lecture reste grossière. Le sodium colle à la Lune, dont la très fine atmosphère en contient déjà; le lithium, plus inattendu, évoque plutôt la fusée. Un instrument posé au sol a donc lu, à distance, ce que ce déchet a recraché en se pulvérisant.
L’épisode rappelle une réalité qu’on préfère oublier: la Lune est déjà une décharge. Sondes écrasées, étages abandonnés, matériel laissé par les missions Apollo, début août le magazine Forbes chiffrait à plus de 209 tonnes la masse d’objets fabriqués par l’homme posés ou fracassés sur notre satellite. 2025-010D vient d’y ajouter sa part.
En 2022, le même astronome s’était trompé de fusée
Le scénario n’est pas totalement nouveau, et il traîne un souvenir embarrassant. En 2022, la presse annonçait déjà qu’un étage de Falcon 9 allait s’écraser sur la Lune. L’information venait de Bill Gray, déjà. Il avait ensuite reconnu son erreur en public: l’objet n’était pas américain. Après recalcul, il s’agissait du propulseur d’une mission chinoise, Chang’e 5-T1, partie en 2014.
Ce morceau-là a bel et bien touché la Lune, le 4 mars 2022, sur la face cachée, près du cratère Hertzsprung. Il y a laissé une bizarrerie: un double cratère, deux trous de dix-huit et seize mètres qui se chevauchent, comme si l’engin transportait une masse supplémentaire jamais déclarée. Pékin n’a jamais confirmé que le débris était le sien, ni communiqué son poids, ni dit ce qu’il embarquait. Cette fois, l’identification ne prête pas à discussion: l’étage a été suivi depuis un lancement connu et documenté.
La suite se joue désormais sur place. La sonde LRO de la NASA, épaulée par l’instrument ShadowCam de l’orbiteur sud-coréen, doit photographier le nouveau cratère dans les prochaines semaines et livrer les premières images avant et après d’un impact artificiel dont la source est identifiée. L’agence l’avait annoncé avant la collision. Une autre équipe a déjà publié une analyse détaillée de l’objet et de sa chute. De quoi, pour une fois, confronter un modèle de collision à la réalité, cratère pour cratère.
