Une entreprise californienne vient de décrocher le droit de placer en orbite un miroir spatial de la taille d’une grande maison. Sa mission tient en une phrase : renvoyer la lumière du soleil vers des zones plongées dans le noir, en pleine nuit. Les astronomes, eux, y voient le début d’un très mauvais rêve.

Un miroir grand comme un immeuble

Le 9 juillet, la FCC, le gendarme américain des télécoms, a délivré à la société Reflect Orbital sa toute première licence de vol. L’autorisation vise Eärendil-1, un satellite d’essai d’environ 142 kilos qui déploiera une toile réfléchissante de 18 mètres de côté. Une fois installé entre 600 et 650 kilomètres d’altitude, l’engin inclinera cette voile pour diriger un faisceau de lumière solaire vers un point choisi sur Terre.

Le procédé se résume à un jeu de miroir géant : rattraper des rayons qui seraient sinon partis se perdre dans le vide, et les rabattre là où il fait nuit. La tache lumineuse projetée au sol ferait à peu près 5 kilomètres de large et ne durerait que quelques minutes, le temps que le satellite file au-dessus de la zone. Sa clarté annoncée dépasse plusieurs fois celle de la pleine lune. Premier décollage visé pour la fin 2026, à bord d’une Falcon 9 de SpaceX.

Du soleil facturé à l’heure

Le gadget cache un vrai commerce. Reflect Orbital veut vendre de la lumière à la demande : le client ouvre une application, désigne un lieu et un créneau, un satellite bascule son miroir et éclaire l’endroit. La cible numéro un, ce sont les fermes solaires, qui continueraient à produire de l’électricité une fois le soleil couché. La société cite aussi les chantiers nocturnes, les secours en montagne, les quartiers sinistrés privés de courant. Sur son site, elle vend du rêve sans trembler : « imaginez les possibilités quand la lumière du soleil n’est plus limitée par la géographie ni par l’heure ».

Les chiffres donnent le vertige. Fin 2025, l’entreprise disait avoir reçu plus de 260 000 demandes d’éclairage nocturne. Fondée par Ben Nowack, elle a réuni près de 35 millions de dollars, dont une levée de 20 millions menée par le fonds Sequoia, et facturerait autour de 5 000 dollars l’heure de lumière. Surtout, elle ne compte pas s’arrêter à un satellite : son plan prévoit jusqu’à 50 000 miroirs en orbite d’ici 2035. « Nous voulons offrir une technologie propre dont le monde a un besoin urgent », a défendu Nowack après le feu vert du régulateur.

L’idée a déjà éclairé la France, en 1993

Rien de tout cela n’est vraiment nouveau. Au milieu des années 1990, des ingénieurs russes ont tenté la même chose depuis la station Mir. En février 1993, leur réflecteur Znamia, large de 20 mètres, s’est déployé et a promené une tache de lumière de 5 kilomètres à travers l’Europe, du sud de la France jusqu’à la Russie, filant à 8 kilomètres par seconde. La luminosité, déjà, approchait celle de la pleine lune. Le miroir a fini par retomber et se consumer dans l’atmosphère au bout de quelques heures. Une deuxième tentative, en 1999, a raté son déploiement, et le projet est mort là. Trente ans plus tard, la promesse ressurgit, cette fois portée par des capitaux privés et une application mobile.

« Une menace existentielle » pour les télescopes

La fronde n’a pas traîné. Pour un astronome, un miroir qui rallume le ciel la nuit incarne exactement ce qu’il combat depuis vingt ans. Betty Kioko, de l’Observatoire européen austral (ESO), parle d’une « menace existentielle » pour l’astronomie optique. Robert Massey, de la Royal Astronomical Society britannique, tranche d’un mot : « catastrophique ». Le mal vient de la lumière parasite diffusée par l’atmosphère, qui éclaircit le fond du ciel et noie les objets faibles que traquent les télescopes. Les images du tout nouvel observatoire Vera Rubin, au Chili, pourraient devenir inexploitables.

DarkSky International, référence mondiale de la lutte contre la pollution lumineuse, a publié une opposition formelle au projet. L’organisation chiffre l’éclairement au sol entre 0,8 et 2,3 lux, plusieurs fois la pleine lune, et rappelle qu’il faudra faire voler plusieurs satellites en formation pour tenir un même point. John Barentine, astronome et consultant à Tucson, juge le faisceau « quatre fois plus brillant que la pleine lune », avec des effets sur la faune éclairée directement comme sur les régions voisines, par ricochet.

Nos nuits et nos oiseaux dans le viseur

Le ciel des chercheurs n’est pas la seule victime possible. DarkSky recense cinq risques, du dérèglement du vivant à la sécurité aérienne. Une nuit éclairée artificiellement brouille le sommeil et les cycles hormonaux ; regardée dans un télescope ou des jumelles, la lumière renvoyée pourrait même léser l’œil, comme le ferait une éclipse partielle. Les biologistes rallongent la liste des perdants : oiseaux migrateurs, insectes, plancton, tout ce vivant qui cale son horloge sur l’alternance des jours et des nuits. L’ONG réclame une vraie étude d’impact avant le moindre lancement, une formalité à laquelle les satellites échappent encore aujourd’hui.

La riposte de l’entreprise, et la suite

Reflect Orbital jure avoir posé des garde-fous. Le faisceau resterait contenu dans sa tache, pourrait être coupé « à tout instant », et la société assure pouvoir éviter volontairement les sites sensibles, observatoires ou habitats protégés. « La lumière n’est pas assez forte pour déclencher un incendie ou blesser les yeux, même vue à travers un télescope », promet son site.

Le litige dépasse de toute façon une seule société. Le ciel se sature : SpaceX vise à lui seul 100 000 satellites Starlink, et une étude parue début juillet juge « dévastateurs » les 1,7 million d’engins déjà planifiés pour les prochaines décennies. Eärendil-1 n’ajoutera qu’un point brillant de plus, mais il teste une frontière neuve, celle d’une lumière du jour vendue au détail. Le vrai examen aura lieu à son premier vol, prévu d’ici la fin de l’année. Ce soir-là, une partie de l’Europe regardera vers le Chili, où ses plus grands télescopes espèrent, eux, qu’on leur laisse la nuit.