L’Europe sait envoyer du fret vers la Station spatiale internationale. Elle n’a jamais su le faire redescendre. Le 10 septembre, au Grand Palais, l’Agence spatiale européenne a posé 760 millions d’euros sur une société de cinq ans pour combler ce manque avant 2029.

Le contrat a été signé pendant le Sommet international sur l’espace, avec The Exploration Company, une société née en 2021. Il porte sur Nyx, une capsule réutilisable qui doit monter du matériel vers la Station puis en rapporter. L’ESA le présente comme le premier et le plus gros contrat de transport par capsule qu’elle ait jamais confié à une société européenne.

Le décor comptait presque autant que la signature. Ce sommet, organisé les 9 et 10 septembre au Grand Palais à l’initiative de l’Élysée, a réuni 90 pays et débouché sur une cinquantaine d’accords, recense le Cnes. Emmanuel Macron y a annoncé 20 milliards d’euros d’investissements français dans le spatial garantis jusqu’en 2030. L’astronaute Sophie Adenot, en mission à bord de la Station, est intervenue en direct depuis l’orbite.

Un contrat coupé en deux tranches

Les 760 millions ne partiront pas d’un bloc. Une première enveloppe finance la mission de démonstration, le reste couvre deux vols de service qui restent à confirmer.

Ce que couvre le contratMontant
Mission de démonstration vers la Station310 millions d’euros
Deux missions de service, en option450 millions d’euros
Total signé au Grand Palais760 millions d’euros

Les deux vols optionnels iront vers la Station internationale ou vers une future station commerciale, précise l’agence. Sur la mission de démonstration, l’argent public ne paie pas tout : l’ESA couvre 60 % de la facture, les 40 % restants viennent d’investisseurs privés que l’entreprise devait avoir sécurisés pour remporter l’appel d’offres.

Ce que l’Europe n’a jamais su faire

Le continent a déjà ravitaillé la Station, avec les cinq ATV lancés entre 2008 et 2014. Une trentaine de tonnes de matériel livrées au total selon l’ESA, puis chaque véhicule s’est consumé volontairement dans l’atmosphère. Le dernier, baptisé Georges Lemaître, a fini sa course au-dessus du Pacifique en février 2015.

Depuis, plus rien. Monter du fret, l’Europe sait faire. Le récupérer intact au sol, avec les échantillons scientifiques, les pièces à analyser ou le matériel à réutiliser, personne ne sait le faire de ce côté de l’Atlantique. Daniel Neuenschwander, directeur de l’exploration humaine et robotique à l’ESA, parle d’« une capacité clé que seule une poignée de nations maîtrise ».

Quatre mètres de diamètre, 4 000 kg de fret

Nyx est une capsule d’environ quatre mètres de diamètre, conçue pour emporter jusqu’à 4 000 kg vers l’orbite basse et en ramener une partie par amerrissage. Elle utilise des ergols dits verts, peut être réutilisée plusieurs fois et son constructeur la présente comme ravitaillable en orbite, d’après NASASpaceflight. Elle est aussi pensée pour ne dépendre d’aucun lanceur particulier.

Dans cette catégorie, elle se retrouve face à la capsule Dragon de SpaceX et au Cygnus de Northrop Grumman, les deux véhicules américains qui ravitaillent aujourd’hui la Station.

Le retour de fret n’est pas un détail de logistique. Une culture cellulaire exposée six mois à l’apesanteur, un alliage fabriqué en orbite, un filtre usé que les ingénieurs veulent ouvrir : tout cela ne vaut quelque chose que si le colis atterrit entier. Faute de véhicule maison, ce trajet de retour dépend d’un partenaire étranger, et c’est exactement l’autonomie que l’ESA dit vouloir récupérer avec ce contrat.

Le prototype perdu dans le Pacifique

Le programme n’a pas déroulé un sans-faute. Un premier démonstrateur réduit, Bikini, est parti sur le vol inaugural d’Ariane 6 en juillet 2024 : il n’a jamais quitté l’étage supérieur, qui n’a pas réussi la manœuvre devant le placer sur sa trajectoire de retour.

Le deuxième, Mission Possible, a décollé le 23 juin 2025 de Vandenberg sur un vol partagé Falcon 9. La capsule s’est stabilisée, a traversé la rentrée atmosphérique, a repris contact après le silence radio attendu, puis a disparu quelques minutes avant l’amerrissage. L’entreprise a parlé d’un succès partiel et d’un échec partiel, rapporte European Spaceflight. L’engin avait coûté 35 millions d’euros et trois ans de travail.

Depuis, la société a repris le problème par la fin de la chaîne. En juin 2026, un véhicule d’essai reproduisant la masse et la forme de Nyx a été largué d’un hélicoptère à 2,8 km au-dessus du désert Mojave pour valider le passage des parachutes de stabilisation aux parachutes principaux. Séquence conforme aux prévisions.

Ariane 6 emporte la capsule et 50 millions de bonus

Le même jour, au même sommet, Arianespace a annoncé qu’elle lancerait Nyx depuis Kourou, sur une Ariane 64. Une fois en orbite basse, la capsule poursuit seule.

Ce choix n’est pas neutre financièrement. Passer par un lanceur européen rend la mission éligible à une prime de l’ESA pouvant atteindre 50 millions d’euros, un mécanisme créé pour inciter les sociétés du programme à utiliser des lanceurs européens, selon European Spaceflight. « Nyx est conçu pour servir des missions sur différents systèmes de lancement », a commenté Najwa Naimy, présidente de The Exploration Company.

Quarante pour cent d’argent privé

L’entreprise arrive à ce contrat avec un tour de table frais : 450 millions de dollars levés en série C quelques jours avant la signature, ce qui porte à environ 680 millions de dollars le total réuni depuis sa création. Elle emploie autour de 400 personnes et a été fondée par Hélène Huby avec des ingénieurs venus d’Airbus et d’ArianeGroup.

« C’est la première fois en Europe qu’une start-up spatiale de cinq ans remporte un contrat de plusieurs centaines de millions d’euros dans une compétition ouverte », a déclaré Hélène Huby, citée dans le communiqué de l’ESA.

Le directeur général de l’agence, Josef Aschbacher, a défendu la méthode : l’ESA se pose en client de référence, charge au privé de suivre. L’agence décrit un secteur qui bascule vers des services achetés à des entreprises, les organismes publics servant de premier client.

Thales Alenia Space reste dans la course

The Exploration Company n’était pas seule. La phase 1 du programme, lancée après une décision des États membres en 2022, avait retenu deux dossiers, financés 25 millions d’euros chacun : le sien et celui de Thales Alenia Space Italia. Seule la première a décroché la phase 2, mais l’ESA affirme vouloir maintenir une concurrence sur ce marché et poursuit une procédure distincte avec l’industriel italien, écrit European Spaceflight.

Le calendrier, lui, ne laisse pas de marge. L’amarrage de démonstration doit intervenir au plus tard au deuxième trimestre 2029 : c’est la dernière fenêtre disponible avant la retraite programmée de la Station spatiale internationale. Les deux vols optionnels, eux, pourront viser la Station ou une station commerciale, un type de destination encore en développement.