Vous lancez votre musique sur Deezer sans y penser. Ce que l’appli ne montre pas, c’est que la veille, elle a reçu près de 90 000 titres fabriqués de bout en bout par une intelligence artificielle, sans musicien ni studio. En juin 2026, pour la première fois, ces morceaux synthétiques ont dépassé la moitié de tout ce qui se dépose chaque jour sur la plateforme.
Le chiffre vient de Deezer elle-même, qui le documente depuis dix-huit mois. Début 2025, l’entreprise parisienne recevait environ 10 000 titres générés par IA par jour. Le compteur est monté à 30 000 en septembre, 50 000 en novembre, 75 000 en avril 2026, puis 90 000 en juin, d’après le décompte relayé par Clubic. En un peu plus d’un an, le volume a été multiplié par neuf.
Une marée sur les dépôts, pas sur les écoutes
Pas de panique pour autant : cette avalanche de chansons artificielles ne veut pas dire que vous en écoutez à longueur de journée. Sur Deezer, les morceaux entièrement produits par IA ne pèsent qu’entre 1 et 3 % des écoutes réelles. La plateforme les repère, les signale et les écarte de ses recommandations automatiques comme de ses sélections maison. Privés de cette vitrine, ils ne trouvent presque aucun public.
Alors pourquoi déposer des centaines de milliers de titres que personne n’écoutera ? Parce que le but n’est pas musical, il est comptable. Deezer estime que jusqu’à 85 % des écoutes de ces titres 100 % artificiels relevaient de la fraude en 2025, contre 8 % pour l’ensemble de son catalogue. La combine consiste à lancer des armées de faux morceaux, à les faire écouter par des robots et à capter une part des redevances. La société dit retirer ces écoutes truquées de ses calculs, pour qu’elles ne rognent pas la paie des artistes réels.
De la détection à la suppression
Jusqu’ici, Deezer se contentait d’écarter ces titres. Elle annonce un cran de plus : supprimer les morceaux IA liés à la fraude, ainsi que ceux qui n’ont plus été écoutés depuis au moins six mois. Le fond de catalogue synthétique qui dort sans auditeur va donc commencer à disparaître.
Alexis Lanternier, le directeur général de Deezer, y voit un moment décisif. « Nous prenons des mesures supplémentaires pour protéger les droits des artistes et des auteurs-compositeurs, tout en restant concentrés sur la musique que les fans aiment réellement », écrit-il dans le communiqué. L’entreprise s’appuie sur son outil de détection maison, en service depuis janvier 2025 et déposé au brevet, qu’elle dit capable de reconnaître la signature des générateurs les plus répandus comme Suno et Udio. Sur la seule année 2025, elle affirme avoir repéré 13,4 millions de titres artificiels.
Ce savoir-faire, Deezer le commercialise désormais. Depuis janvier 2026, sa technologie est proposée sous licence à qui la veut, des maisons de disques aux plateformes concurrentes. En France, la Sacem, qui gère les droits des auteurs et compositeurs, l’a mise à l’essai ; le magazine américain Billboard s’en sert déjà pour signaler les titres IA dans ses classements.
Quatre milliards d’euros en jeu
Derrière l’anecdote des 90 000 morceaux quotidiens se cache une inquiétude bien concrète sur l’argent de la musique. Une étude de la CISAC, la confédération mondiale des sociétés d’auteurs, réalisée avec le cabinet PMP Strategy, chiffre à près de 25 % la part des revenus des créateurs qui pourrait être menacée par l’IA d’ici 2028, soit jusqu’à 4 milliards d’euros. Le danger n’est pas que les machines composent mieux que les humains, mais qu’elles diluent le même pot de redevances entre un nombre de titres qui explose.
Autre point sensible : l’oreille ne fait pas la différence. Dans une enquête menée pour Deezer par l’institut Ipsos fin 2025, auprès de 9 000 personnes dans huit pays dont la France, 97 % des sondés ont été incapables de distinguer un morceau composé par une IA d’un morceau humain lors d’un test à l’aveugle. Huit sur dix réclamaient un étiquetage clair de ces titres, et près des trois quarts voulaient être prévenus quand un service leur recommande de la musique entièrement artificielle.
Envie de savoir combien de machines peuplent déjà vos écoutes ? Depuis juin, Deezer propose un petit outil qui calcule la part d’IA dans une bibliothèque musicale. À défaut de les entendre, on peut au moins les compter.
