Une centaine de personnes vivent dans le sud de l’Équateur avec une singularité qui déroute les médecins. Elles dépassent rarement 1,20 mètre, et le cancer ne les frappe presque jamais. Depuis bientôt quarante ans, une équipe locale essaie de comprendre pourquoi, et pense tenir un début de réponse dans une hormone que leur corps ne fabrique pas.

Une hormone qui manque à l’appel

Ces habitants sont porteurs du syndrome de Laron, une maladie génétique très rare. En cause, une mutation du récepteur à l’hormone de croissance. Concrètement, leur organisme produit bien l’hormone de croissance, mais le foie ne parvient pas à la lire. Résultat, il ne fabrique quasiment pas d’IGF-1, la molécule qui commande la croissance des tissus. Sans ce signal, le corps s’arrête tôt de grandir, d’où la petite taille caractéristique.

Dans les provinces de Loja et d’El Oro, une même mutation se transmet depuis des générations au sein d’une population longtemps restée isolée. C’est là qu’a émergé la plus grande communauté de patients Laron au monde, suivie de près depuis 1988 par l’endocrinologue équatorien Jaime Guevara-Aguirre. Au fil des années, ce médecin a remarqué une absence quasi totale de deux maladies qui ravagent le reste de la population : le cancer et le diabète.

Vingt-deux ans de suivi, un seul cancer

L’intuition est devenue une donnée solide en 2011. Guevara-Aguirre s’associe au gérontologue Valter Longo, de l’université de Californie du Sud, pour publier une étude marquante dans la revue Science Translational Medicine. Le verdict tombe après vingt-deux ans d’observation d’une centaine de personnes atteintes du syndrome : un seul cancer, non mortel, et aucun cas de diabète.

Le contraste avec le voisinage saute aux yeux. Sur la même période, parmi les proches et les villageois dépourvus de la mutation, le cancer touchait 17 % des personnes et le diabète environ 5 %. Autrement dit, vivre dans la même région, manger la même nourriture et partager les mêmes gènes à quelques lettres près ne suffit pas : la différence tient à ce fameux IGF-1 absent. L’étude reste consultable en accès public, et Scientific American l’a relayée à sa parution.

Ce que l’IGF-1 fait aux cellules

Pour comprendre le mécanisme, il faut regarder ce qui se passe à l’échelle d’une cellule. L’IGF-1 est un signal de croissance : il pousse les cellules à se multiplier et les aide à survivre. Utile pour un enfant qui grandit, ce même signal devient un problème quand une cellule commence à muter. Une cellule abîmée qui reçoit l’ordre de survivre coûte que coûte, c’est le point de départ possible d’une tumeur.

Chez les patients Laron, ce signal est presque muet. Les chercheurs ont baigné des cellules humaines en culture dans le sérum de ces patients, puis les ont exposées à du peroxyde d’hydrogène, un produit qui endommage l’ADN. Deux observations : ces cellules encaissaient moins de dégâts que celles plongées dans le sérum de proches non porteurs, et quand l’ADN était touché, elles se suicidaient plus volontiers au lieu de continuer à se diviser. Ce mécanisme d’autodestruction, l’apoptose, agit comme un garde-fou qui élimine les cellules devenues dangereuses. Longo défend depuis longtemps l’idée que l’IGF-1 est un accélérateur de vieillissement, dont la réduction allonge l’espérance de vie chez l’animal.

La protection n’est pas totale

Reste un point que les familles concernées ont appris à leurs dépens. Une protection très forte n’est pas une immunité absolue. La BBC, qui a suivi des jumelles équatoriennes atteintes du syndrome, rapporte que l’une d’elles, María del Cisne, a développé un cancer du côlon il y a deux ans. Longtemps persuadées d’être à l’abri, elles ont découvert que le risque, s’il chute massivement, ne disparaît jamais complètement.

La vie avec le syndrome de Laron comporte aussi ses propres difficultés, de la petite taille à une tendance à l’excès de poids. Les chercheurs se gardent donc de présenter cette mutation comme une chance en soi. Ce qui les passionne, c’est le levier biologique qu’elle révèle : baisser l’IGF-1 semble reprogrammer le corps contre plusieurs maladies liées à l’âge.

Des laboratoires veulent copier le défaut

La question qui occupe désormais les équipes est simple à formuler, moins à résoudre. Peut-on reproduire chez tout le monde ce que la nature a offert à une centaine d’Équatoriens ? Plusieurs pistes existent. Valter Longo travaille sur des régimes qui imitent le jeûne et font chuter l’IGF-1 sans mutation génétique. D’autres équipes explorent des molécules ciblant l’axe hormone de croissance et IGF-1, dans l’espoir de freiner l’apparition des tumeurs. Une synthèse parue en 2023 dans la revue Endocrine-Related Cancer a recensé les voies de protection identifiées chez ces patients, un mode d’emploi possible pour de futurs traitements.

Rien de tout cela ne sera disponible en pharmacie demain. Manipuler une hormone qui gouverne la croissance et le métabolisme comporte des risques, et un médicament devra prouver qu’il protège sans déséquilibrer le reste. Mais la communauté de Loja aura montré une chose rare en médecine : un groupe humain qui vieillit presque sans cancer, sous les yeux des scientifiques, pendant plus de trente ans.