D’un côté de la frontière, l’Ouganda vient de se déclarer débarrassé d’Ebola : vingt cas, deux morts, dossier clos. De l’autre, la République démocratique du Congo affronte une flambée du même virus que l’OMS décrit comme la plus rapide jamais enregistrée. Un seul agent pathogène, deux pays, deux trajectoires que tout oppose.
Les chiffres disent l’écart. En Ouganda, le ministre de la Santé Chris Baryomunsi a confirmé mardi la fin de l’épidémie après quarante-deux jours sans nouveau cas, le délai imposé par l’OMS. Sur vingt personnes contaminées, dix-huit ont guéri et deux sont mortes, deux ressortissants congolais. En face, le ministère congolais de la Santé recensait au moins 3 262 cas et 1 437 décès au 28 juillet, un bilan qui approche déjà celui de l’épidémie de 2018-2020, la plus meurtrière qu’ait connue le pays. L’OMS ajoute que la réalité pourrait être deux à quatre fois supérieure aux chiffres officiels.
Une souche rare que les vaccins ne visent pas
Si cette épidémie échappe aux traitements, c’est d’abord une histoire de génétique. Le virus en cause appartient à l’espèce Bundibugyo, la plus rare des quatre types d’Ebola connus chez l’humain. Repérée pour la première fois en Ouganda en 2007, elle n’avait provoqué que deux flambées documentées avant celle-ci. Or Bundibugyo est éloignée d’environ 40 % de la souche Zaïre, celle qui a causé les grandes épidémies passées et sur laquelle reposent tous les vaccins et anticorps homologués. Comme le rappelle l’Institut Pasteur, ces outils ne se transposent pas d’une espèce à l’autre. Aucun vaccin ni traitement n’est donc aujourd’hui approuvé contre cette souche, dont la létalité historique tourne autour de 25 %.
La détection tardive a fait le reste. Les premiers cas remonteraient à mars, mais la souche n’a été formellement identifiée qu’à la mi-mai, après avoir circulé plusieurs semaines en silence. Un accès aux soins très limité dans la province de l’Ituri et des tests calibrés pour la souche Zaïre, incapables de repérer d’emblée l’intruse, expliquent ce retard. Quand l’alerte a été donnée, l’épidémie avait déjà pris de l’ampleur. Le virus, lui, tue vite : fièvre, vomissements, diarrhées, hémorragies, et une transmission par contact avec les fluides des malades ou des corps.
En Ituri, des centres de traitement qui débordent
La province de l’Ituri, dans l’est du pays, concentre à elle seule près de 90 % des cas. C’est là que se joue la bataille, et là qu’elle se perd par endroits. Médecins Sans Frontières, qui gère sept centres de traitement dans la région, décrit des structures saturées et des patients qui arrivent trop tard. À Bunia, le centre d’Elikiya et ses quatre-vingt-dix lits tournent presque en permanence à pleine capacité. « Chaque retard coûte des vies. Nous continuons à courir après l’épidémie au lieu de garder une longueur d’avance sur elle », résume Trish Newport, responsable des urgences de l’ONG, dans un appel au renforcement de la réponse internationale.
La vitesse de propagation a de quoi inquiéter. En moins de cinq semaines à la mi-juillet, MSF a vu le nombre de cas confirmés tripler, de 650 à près de 2 000, et celui des décès plus que quintupler. Autre point de repère : l’épidémie de 2018-2020, la pire de l’histoire du pays, avait mis près de deux ans à atteindre des chiffres que celle-ci a rejoints en deux mois et demi. Début juillet, l’OMS comptait 506 morts ; trois semaines plus tard, le bilan avait presque triplé. « Les centres de traitement sont arrivés à saturation », alertait déjà Anne Ancia, représentante de l’organisation en RDC, qui pointait aussi un manque criant d’ambulances. Le tout sur fond de guerre : l’est congolais est ravagé par les combats entre l’armée et des groupes armés, dont le M23, ce qui déplace les populations et complique chaque intervention.
Des raisons d’espérer malgré tout
Le tableau n’est pas entièrement noir. En quelques semaines, dix laboratoires ont ouvert dans les zones touchées et le nombre de tests quotidiens est passé d’une trentaine à plus de 2 000. Un essai clinique lancé le 2 juillet évalue deux traitements, l’anticorps monoclonal MBP134 et l’antiviral remdesivir, avec plus de 1 200 doses disponibles. Pour la France, le risque reste jugé faible : le Centre national de référence des fièvres hémorragiques virales, coordonné par l’Institut Pasteur à Lyon, est prêt à confirmer tout cas importé.
Reste que rien n’est réglé côté congolais. Tant que les chaînes de transmission ne sont pas entièrement reconstituées, en particulier dans les zones tenues par les groupes armés, un seul cas passé sous les radars peut relancer la flambée. L’Ouganda vient de prouver qu’on peut arrêter Bundibugyo quand la surveillance fonctionne. À la même frontière, la RDC mesure chaque jour ce qu’il en coûte quand elle manque.
