Dans un champ des Vosges, à quelques pas d’une basilique romaine et de sa mosaïque géante, les archéologues ont dégagé un modeste bâtiment. Autour, plantés dans la terre, plus de cinq cents dés à jouer en os. Aucun site de l’Antiquité n’en avait jamais livré autant.

La découverte a été faite cet été à Grand, une ancienne cité gallo-romaine du nord-ouest du département. Selon le Conseil départemental des Vosges, qui pilote le chantier, c’est la plus importante collection de dés jamais réunie pour l’Antiquité, comme l’a rapporté Vosges Télévision. À côté des dés, les fouilleurs ont ramassé des monnaies en bronze, des fibules, des clous de chaussures, des morceaux de vaisselle et des aiguilles à chas, tout un fond de vie quotidienne vieux de près de deux mille ans.

Un petit bâtiment que personne n’arrive à nommer

Tout se joue autour d’une construction modeste, à peu près 4,50 mètres sur 3,80, posée le long d’une voie antique orientée est-ouest. Ses murs gardaient des peintures rouges sur une plinthe jaune, la preuve qu’on ne l’avait pas montée n’importe comment. Fait piquant, trois dés avaient été glissés dans ses fondations, comme un dépôt volontaire au moment de bâtir.

Sa fonction, en revanche, échappe toujours aux chercheurs. Trois pistes se tiennent, sans qu’aucune l’emporte : un atelier de fabrication de dés, un sanctuaire, ou un espace de jeu placé sous la protection d’une divinité. Les dés coulés dans les fondations plaident pour un lien étroit entre le lieu et ces objets. Lequel, l’équipe ne le tranche pas encore.

Au nord de la construction, les fouilles ont dégagé une conduite d’eau longue d’une vingtaine de mètres. Deux frettes en fer tenaient encore des tuyaux de bois assemblés selon un procédé romain classique. À son extrémité, une fosse quadrangulaire a peut-être abrité un bassin de bois, aujourd’hui à l’étude. De l’eau courante, un décor peint, des jeux en quantité : le quartier ne manquait pas d’allure.

Le reste du mobilier raconte le train-train d’un quartier romain. Des clous de chaussures perdus dans la poussière, des fibules qui fermaient les manteaux, des aiguilles à chas pour recoudre, des piécettes de bronze tombées d’une bourse. Rien de spectaculaire, mais de quoi reconstituer les gestes de gens qui vivaient là, jouaient là, et priaient peut-être là aussi.

Des dés taillés selon une règle qu’on suit encore

Les dés de Grand n’ont rien de rudimentaire. Les chiffres y sont marqués par des ocelles, de petits doubles cercles creusés à l’outil métallique fin. Pour que les points ressortent sur l’os clair, les artisans les remplissaient parfois d’un mélange de cire et de charbon. Du travail précis, pensé pour durer.

Le plus déroutant tient à leur logique. Ces dés respectent le modèle dit « des sept » : deux faces opposées, additionnées, donnent toujours sept. Le un fait face au six, le deux au cinq, le trois au quatre. Attrapez un dé dans une boîte de jeu ce soir, il obéira à la même règle. Vingt siècles séparent le tailleur d’os romain de l’usine qui a fabriqué le vôtre, et la convention n’a pas bougé d’un iota.

Fabriquer un dé n’avait pourtant rien d’anodin. L’os, solide et facile à récupérer après l’abattage des bêtes, servait de matière première ordinaire à ces petits objets. Le débiter, le poncer, le percer d’ocelles régulières puis rehausser chaque point réclamait un vrai tour de main. Si Grand hébergeait bien un atelier, la profusion s’explique : là où l’on produit en série, les pièces et les rebuts s’entassent.

Dans l’Empire, le dé débordait largement des tavernes. On jouait partout, des thermes aux camps militaires, dans toutes les classes de la société. L’objet menait même une double vie : associé aux osselets, il servait aussi à consulter le sort, à guetter dans un jet le signe d’un dieu. Cette fonction religieuse, en plus du simple divertissement, pourrait expliquer qu’on en ait rassemblé autant à un même endroit. C’est l’une des énigmes que l’équipe devra dénouer.

Le chiffre, lui, donne la mesure de l’exception. Sur la plupart des sites romains, les dés sortent de terre à l’unité, parfois par petites poignées. En exhumer plus de cinq cents au pied d’un seul bâtiment change d’échelle, et fait basculer une curiosité dans le rang des dossiers scientifiques à part entière.

Grand, une capitale romaine endormie sous un village

Pour saisir la densité de la trouvaille, il faut se rappeler ce que fut Grand. Le paisible village d’aujourd’hui recouvre une ville gallo-romaine, souvent identifiée à l’antique Andesina, en pays leuque. À son apogée, elle aurait réuni jusqu’à 20 000 habitants. Il en subsiste deux monuments hors normes, que met en avant le Conseil départemental des Vosges : une mosaïque de 232 mètres carrés, parmi les plus vastes du monde romain, et un amphithéâtre taillé pour près de 17 000 spectateurs.

Surtout, Grand n’était pas une bourgade comme les autres. La ville s’est développée autour d’un vaste sanctuaire voué à Apollon Grannus, dieu guérisseur et oraculaire, qui attirait jusqu’au IVe siècle des foules de pèlerins venus chercher un remède ou une réponse. Une cité où l’on interrogeait déjà le divin avant de repartir avec un signe : de quoi éclairer, peut-être, ce trésor de dés à la double vie, ludique et rituelle.

Les fouilles actuelles ne repartent pas d’une page blanche. Depuis 2022, une équipe reprend l’étude de vestiges déjà ouverts dans les années 1960, cette fois avec les outils d’analyse d’aujourd’hui. La campagne 2026, ouverte au public jusqu’au 30 juillet, a réuni une quinzaine d’étudiants en archéologie. Elle est dirigée par Thierry Dechezleprêtre, conservateur en chef au Musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, et menée par le département avec le soutien du ministère de la Culture, via la Drac Grand Est.

Place aux laboratoires, maintenant : comptage minutieux, analyses de matière et étude du bassin de bois attendent le lot de dés. C’est de là que sortira, peut-être, l’identité du petit bâtiment. En attendant, Grand vient de rappeler une évidence trop vite oubliée. Sous un village de campagne, l’Empire romain garde encore de quoi surprendre, cinq cents dés d’un coup.