Les centres de données de la planète ont avalé 415 térawattheures d’électricité en 2024. C’est presque autant que la France entière, ses usines, ses trains et ses foyers réunis. Et la note ne fait que gonfler, tirée par une intelligence artificielle dont l’appétit énergétique dépasse tout ce qu’on avait vu jusqu’ici.
Déjà 1,5 % du courant mondial
Le chiffre sort de la première grande enquête mondiale sur le sujet, publiée par l’Agence internationale de l’énergie (AIE). En 2024, les data centers ont pesé environ 1,5 % de l’électricité consommée sur Terre. La part semble anecdotique, jusqu’au moment où l’on regarde le rythme : leur consommation progresse de 12 % par an depuis 2017, quatre fois plus vite que la demande d’électricité dans son ensemble. Trois régions raflent l’essentiel de ces serveurs, les États-Unis avec 45 % du total, la Chine avec 25 % et l’Europe avec 15 %.
Le point de comparaison donne la mesure du phénomène. La France a consommé 449 TWh sur la même année, d’après le bilan électrique 2024 de RTE : les serveurs du monde entier ont donc englouti l’équivalent de plus de neuf dixièmes de tout ce que le pays a brûlé en douze mois. Ramené à un seul bâtiment, l’ordre de grandeur frappe tout autant. Un data center dédié à l’IA consomme autant de courant que 100 000 foyers, et les plus grands chantiers du moment visent vingt fois plus, l’équivalent de deux millions de logements pour un seul site.
Vers 945 TWh en 2030, la taille du Japon
La suite ressemble à une courbe qui s’emballe. D’ici 2030, l’AIE table sur un doublement, autour de 945 TWh, soit un peu plus que toute la consommation électrique du Japon aujourd’hui. Le moteur principal porte un nom : l’intelligence artificielle. Entraîner un grand modèle réclame des semaines de calcul sur des milliers de processeurs, et le faire ensuite répondre à des millions de requêtes, chaque jour, en demande encore davantage.
La dépense réelle d’un usage, elle, se mesure mal. Selon une estimation de l’AIE souvent reprise, une question posée à ChatGPT réclamerait une dizaine de fois plus d’énergie qu’une simple recherche Google, laquelle tourne autour de 0,3 wattheure. RTE, le gestionnaire du réseau français, cite le chiffre mais pose aussitôt un bémol : pour d’autres spécialistes, ces comparaisons sont « inutilement alarmistes », car elles ignorent les progrès techniques déjà en route.
Le déséquilibre géographique, lui, ne fait pas débat. Aux États-Unis, où la course est la plus féroce, les data centers expliqueront à eux seuls près de la moitié de la hausse de la demande électrique d’ici 2030. À la fin de la décennie, le pays brûlera plus de courant pour ses serveurs que pour fabriquer son acier, son ciment, son aluminium et ses produits chimiques additionnés.
Microsoft rallume une centrale nucléaire
Pour dénicher ces montagnes d’électricité, les géants du numérique se tournent vers une énergie qu’on disait sur le déclin. À l’automne 2024, Microsoft a signé avec l’électricien américain Constellation un contrat d’achat sur vingt ans destiné à faire redémarrer un réacteur de Three Mile Island, le site de l’accident nucléaire de 1979. Rebaptisée Crane Clean Energy Center, la tranche de 835 mégawatts doit revenir sur le réseau en 2028, au prix d’environ 1,6 milliard de dollars de remise en état.
Les concurrents suivent le même chemin. Amazon a déboursé 650 millions de dollars pour un campus de serveurs accolé à une centrale nucléaire de Pennsylvanie. Google a commandé des petits réacteurs modulaires à la société Kairos Power, avec une première mise en service espérée vers 2030. L’AIE calme toutefois l’emballement atomique : d’ici 2035, ce sont surtout les renouvelables et le gaz naturel qui porteront la vague, le nucléaire n’arrivant qu’en renfort, ses premiers petits réacteurs autour de 2030.
La France courtisée, et un peu inquiète
La France avance ses propres atouts. Son électricité est décarbonée à plus de 95 %, grâce au parc nucléaire et à l’hydraulique, et le pays a exporté un cinquième de sa production en 2024, faute de la consommer sur place. De quoi attirer des industriels de l’IA en quête de courant propre et bon marché. Au sommet de Paris sur l’intelligence artificielle, en février 2025, 109 milliards d’euros d’investissements privés avaient été promis. Le rendez-vous Choose France 2026 en a ajouté 93, dont 45 annoncés par le japonais SoftBank pour trois data centers dans les Hauts-de-France.
Sur le terrain, la demande a changé de dimension. Fin 2024, RTE recensait une quarantaine de projets réclamant 5 gigawatts de raccordement. En mai 2026, l’opérateur en dénombrait environ 80, pour près de 18 gigawatts, plus de trois fois plus de puissance en dix-huit mois. La plupart réclament 100 à 200 mégawatts chacun, la consommation d’une ville comme Le Mans ou Saint-Étienne, et une dizaine dépassent même les 400 mégawatts. Le pays héberge déjà quelque 300 centres de données, mais leur consommation reste contenue, autour de 10 TWh, environ 2 % du total national.
Pour éviter que ces géants ne se marchent dessus, l’État a passé le territoire au peigne fin. En lien avec RTE, il a repéré plus d’une soixantaine de sites capables de les accueillir, puis retenu cinq terrains « fast track » branchés directement sur le réseau à très haute tension, deux en Île-de-France et trois dans les Hauts-de-France. À l’été 2026, quatre d’entre eux avaient déjà trouvé preneur.
Le vrai casse-tête est local. En Île-de-France, la puissance réclamée par les futurs centres, 6,5 gigawatts, approche celle appelée en moyenne par toute la région. Y brancher une telle charge suppose des postes électriques neufs et des kilomètres de câbles souterrains, des travaux qui se comptent en années.
Une vague réelle, mais pas pour demain
Côté climat, l’AIE refuse le catastrophisme comme l’angélisme. Les émissions de CO2 liées à l’électricité des serveurs passeraient de 180 millions de tonnes aujourd’hui à 300 millions en 2035, une progression bien réelle mais qui resterait sous 1,5 % des rejets du secteur de l’énergie. L’agence rappelle aussi que l’IA peut, en retour, aider à mieux piloter les réseaux et à économiser du courant ailleurs.
Rien de tout cela n’arrivera d’un coup, ni peut-être en entier. RTE observe que les data centers raccordés depuis deux ou trois ans n’utilisent en moyenne que 20 % de la puissance qu’ils avaient réservée. L’AIE estime de son côté qu’un projet sur cinq dans le monde pourrait prendre du retard, faute d’un réseau prêt à l’accueillir : bâtir une ligne à très haute tension demande quatre à huit ans, et le délai de livraison des transformateurs a doublé en trois ans. Dans le scénario de l’agence, la consommation française des data centers triplerait d’ici 2035, pour atteindre 4 % de l’électricité nationale. Assez pour tendre les réseaux locaux, pas encore de quoi menacer la lampe du salon.
