Ils avaient commencé le traitement pour perdre du poids. Beaucoup ont fini par remarquer autre chose : le verre de vin du soir ne leur manquait plus. Cette impression, longtemps confinée aux forums de patients, vient de passer deux fois l’épreuve de l’essai clinique. Et la plus grande étude jamais montée sur le sujet a démarré fin juillet aux États-Unis.
Le sémaglutide, c’est la molécule qui a fait la fortune du laboratoire Novo Nordisk sous les noms d’Ozempic pour le diabète et de Wegovy pour l’obésité. Elle imite une hormone intestinale, le GLP-1, qui coupe la faim et ralentit la digestion. Depuis que ces piqûres hebdomadaires se sont répandues, une observation revient sans cesse chez ceux qui les prennent : l’envie d’alcool s’émousse en même temps que l’appétit. Les chercheurs ont fini par la prendre au sérieux.
Deux essais tirés au sort, un même signal
Le premier a été publié dans JAMA Psychiatry en février 2025. Une équipe américaine a recruté 48 adultes dépendants à l’alcool, qui ne cherchaient pas à se soigner, et leur a injecté chaque semaine soit du sémaglutide à faible dose, soit un placebo, pendant neuf semaines. Les volontaires sous traitement ont rapporté moins d’envies, une quantité bue plus faible et moins de journées de forte consommation. Détail inattendu, les fumeurs du groupe ont aussi réduit leur nombre de cigarettes. Les auteurs ont prévenu eux-mêmes : échantillon minuscule, durée courte, doses basses. Un signal, pas une preuve.
La preuve, ou en tout cas quelque chose qui s’en rapproche, est arrivée un an plus tard. Le 2 mai 2026, The Lancet a publié le premier essai contrôlé de grande ampleur, mené par une équipe de l’hôpital universitaire de Copenhague. Cette fois, 108 patients dépendants à l’alcool et en situation d’obésité ont reçu, en plus d’un suivi psychologique classique, du sémaglutide ou un placebo pendant six mois. Résultat : une chute de 41 % des jours de forte consommation dans le groupe traité, près de quatorze points de plus que sous placebo. Surtout, des analyses de sang sont venues confirmer les déclarations des patients, ce qui balaie le soupçon habituel sur les addictions, celui du volontaire qui minimise ce qu’il boit.
Un chiffre a marqué les spécialistes. Pour obtenir un résultat positif, il a fallu traiter en moyenne 4,3 personnes, contre 7 ou plus avec les médicaments déjà autorisés contre l’alcool. « Très peu de traitements sont approuvés contre la dépendance à l’alcool, et ils sont largement sous-utilisés », a réagi George Koob, directeur de l’Institut national américain sur l’alcool et coauteur de l’étude, cité par les National Institutes of Health. « Une option plus accessible et plus efficace pourrait tout changer. »
Le circuit de la récompense, et beaucoup d’inconnues
Pourquoi une molécule contre le diabète agirait-elle sur la soif d’alcool ? L’hypothèse tient au cerveau. Le GLP-1 ne se contente pas de calmer l’estomac, il touche aussi les zones cérébrales qui gèrent le plaisir et la récompense, celles-là mêmes que l’alcool, le tabac ou le sucre viennent stimuler. En baissant le volume de ce circuit, la piqûre rendrait le verre moins désirable. C’est une piste, pas une certitude, et les chercheurs le répètent à chaque publication.
Car les zones d’ombre restent nombreuses. Les deux essais portent sur peu de participants, l’un sur neuf semaines seulement, l’autre uniquement sur des personnes obèses, alors que la dépendance à l’alcool touche tous les gabarits. Personne ne sait ce qu’il advient après l’arrêt du traitement, ni si l’effet tient dans la durée. Le sémaglutide provoque aussi des nausées et des troubles digestifs, en général passagers mais réels. Et aucune agence, ni en Europe ni aux États-Unis, ne l’a autorisé contre l’alcool : cet usage reste expérimental. « Nous commençons à voir ce potentiel des GLP-1 contre l’addiction devenir réalité. Des questions demeurent, mais c’est très encourageant », résumait Nora Volkow, patronne de l’Institut national américain sur les drogues.
600 vétérans pour trancher
C’est justement pour lever le doute que le plus gros test vient de commencer. Le 30 juillet, le ministère américain des Anciens combattants a annoncé le lancement d’un essai de phase 3 sur plus de 600 vétérans, répartis dans dix-huit hôpitaux du pays. Des hommes et des femmes de 18 à 80 ans, souffrant d’une dépendance modérée à sévère, recevront pendant près de six mois du sémaglutide ou un placebo. Le recrutement a débuté le 28 juillet. Chez les vétérans, le problème est massif : plus de 400 000 d’entre eux sont diagnostiqués alcoolodépendants, et l’agence estime que le trouble touche près de 11 % des adultes américains.
En France, l’enjeu se compte aussi en vies. L’alcool est associé à environ 41 000 décès par an, selon Santé publique France, ce qui en fait la troisième cause de mortalité évitable derrière le tabac et la pollution de l’air. Ozempic et Wegovy y sont devenus des noms familiers, associés à la perte de poids et aux polémiques sur le détournement des stylos injecteurs. Aucun n’est prescrit pour aider à boire moins, et c’est bien là que les médecins mettent en garde : se piquer soi-même dans cet espoir, sans encadrement, revient à jouer avec un médicament puissant hors de tout contrôle.
Le paradoxe est là. La dépendance à l’alcool dispose de très peu de traitements, et ceux qui existent servent peu, faute d’être connus ou tolérés. Qu’une molécule pensée pour le diabète vienne bousculer ce désert thérapeutique suffit à expliquer l’emballement scientifique. Pour l’heure, la prudence reste la règle : les agences sanitaires rappellent qu’aucune piqûre ne remplace un suivi éprouvé, et que la promesse d’un stylo contre l’alcool devra d’abord tenir devant des essais plus grands que ceux menés jusqu’ici.
