D’un côté, un câble électrique à 450 millions d’euros, tendu sur 190 kilomètres entre l’Irlande et le pays de Galles. De l’autre, une chaussette de laine posée sur le sable. Sur une plage galloise, c’est la chaussette qui a gagné.
Un mémorial à Dobby en travers du tracé
Le câble s’appelle Greenlink et relie, depuis février 2025, les réseaux électriques irlandais et britannique. Pour rejoindre la terre ferme, il devait remonter sous une plage du Pembrokeshire, Freshwater West. Le souci, c’est que ce bout de littoral est aussi le lieu où des fans de Harry Potter ont dressé un mémorial à Dobby, l’elfe de maison qui meurt dans le dernier tome. Le patron d’Etchea Energy, la société qui pilotait le chantier, a raconté la mésaventure sur le podcast The Energy Revolution, un récit repéré par CBS News.
Quand ses équipes l’ont alerté, Simon Ludlam est tombé des nues. « Apparemment, on va passer en plein dans la tombe de Dobby », lui glisse-t-on. Sa réponse tient en trois mots : « Dobby ? C’est qui ? » Et d’insister : c’est « un personnage fictif, dans un livre fictif, tout est fictif, de quoi parlez-vous ? » La mobilisation, elle, était bien réelle. Après la diffusion d’une interview à la BBC galloise, dans laquelle il expliquait tranquillement le tracé du câble sous les dunes, l’entreprise a reçu des centaines d’appels.
Le câble dévié autour de la tombe
Face à des plaintes qu’on lui présente comme « très, très sérieuses », la société est retournée voir ses ingénieurs et a dévié le tracé. Le câble contourne désormais le mémorial et passe, ironie de l’histoire, tout près de vestiges de l’âge du bronze, eux parfaitement réels. « On a évité la tombe de Dobby, beaucoup de gens étaient très contents, le projet avance, et Dobby est content », résume le PDG. Sa morale : « parfois, une gamine de 10 ans a raison ».
Derrière l’anecdote, le chantier n’a rien de minuscule. D’une puissance de 500 mégawatts, de quoi alimenter environ 380 000 foyers, Greenlink a mobilisé près de 450 millions d’euros de fonds privés et décroché le label européen de « projet d’intérêt commun ». Deux câbles à courant continu filent sous la mer d’Irlande puis sous la plage, forés à l’horizontale pour ne pas éventrer les dunes. Près d’un demi-milliard d’infrastructure qui s’incline devant un elfe de fiction : l’image a de quoi amuser.
La chaussette qui libère un elfe de maison
Reste à comprendre pourquoi des inconnus déposent des chaussettes sur du sable. Dans la saga, un elfe de maison n’est libéré que le jour où son maître lui offre un vêtement. Harry Potter piège le sien en lui faisant remettre une chaussette glissée dans un livre : « Dobby est libre. » L’elfe meurt plus tard en protégeant le sorcier de la lame d’un Mangemort, et sa pierre tombale de cinéma porte une inscription devenue culte : « Ci-gît Dobby, un elfe libre ». La mort du personnage avait tellement bouleversé les lecteurs que J.K. Rowling s’en est excusée publiquement en 2018.
Chaussettes et galets peints en zone protégée
Le succès du lieu a fini par créer un vrai problème. Galets peints, babioles et chaussettes s’entassent sur une plage classée en zone protégée, où vivent phoques gris, marsouins et oiseaux nicheurs. Dès 2022, le National Trust Cymru, gestionnaire du site, avait tranché : le mémorial peut rester, mais les visiteurs sont priés de « seulement prendre des photos », comme le rappelait alors NPR. Les chaussettes et les éclats de peinture, eux, peuvent finir dans l’estomac de la faune marine.
Aujourd’hui, le câble fonctionne, l’elfe repose toujours sur sa plage, et son parking voit défiler près de 75 000 visiteurs par an. Le National Trust prévient quand même que rien n’est gravé dans le marbre : les dunes se déplacent, et le sort du mémorial sera réexaminé au fil des saisons.
