Dans les forêts du Yunnan et du nord du Laos vit un petit coléoptère aux mâchoires démesurées. Il porte désormais un nom qui parle à des millions de lecteurs de manga : Luffy, comme le héros de One Piece. Et ce n’est pas un clin d’œil gratuit.
Une équipe du Muséum d’histoire naturelle du Danemark a décrit ce nouveau genre d’insecte dans la revue scientifique ZooKeys. Ce qui a frappé les chercheurs, ce sont les proportions de la bête : ses mandibules, ses antennes et ses palpes sont bien plus longs et effilés que chez les groupes voisins. Cette silhouette étirée leur a rappelé le corps en caoutchouc de Luffy, capable de s’allonger à volonté dans le manga d’Eiichiro Oda.
Deux espèces composent pour l’instant le genre. La première, Luffy schillhammeri, a été trouvée dans les forêts de feuillus du Yunnan, en Chine. Son nom rend hommage à Harald Schillhammer, spécialiste autrichien de ces coléoptères. La seconde, Luffy nika, vient de la province de Louang Namtha, dans le nord du Laos. Là, les auteurs ont poussé la référence plus loin. « Nika » renvoie au réveil du fruit du démon de Luffy, sa transformation en Gear 5, et l’insecte porte justement des bandes de poils blancs sur le corps, un écho à la silhouette toute blanche du personnage dans cette forme.
Bien plus qu’une blague de fans
Derrière le nom se cache un vrai travail de taxonomie. Fang-Shuo Hu et Alexey Solodovnikov, les deux auteurs, ont passé en revue tout un ensemble de genres proches, dont certains dont la place restait discutée depuis des années. Leur conclusion place Luffy à un carrefour de l’arbre généalogique : le genre serait le plus proche parent d’une lignée entière, celle d’Eucibdelus, qu’il aide à mieux définir. « Ce genre présente une combinaison unique de caractères, intermédiaire entre la lignée Eucibdelus et les autres membres du groupe Ocypus », écrivent les chercheurs. Traduction pour le reste d’entre nous : cette petite bestiole comble un trou dans la classification des staphylins, cette immense famille de coléoptères allongés qui compte déjà des dizaines de milliers d’espèces.
Le procédé a de quoi surprendre, mais il est devenu une habitude chez les biologistes. En janvier 2025, une autre équipe décrivait dans la même revue Bathynomus vaderi, un isopode géant des profondeurs, cousin marin du cloporte, long de plus de trente centimètres et pêché au large du Vietnam, dont la tête rappelle le casque de Dark Vador. Le naturaliste David Attenborough, lui, a donné son nom à toute une série d’animaux et de plantes au fil des ans. Baptiser une espèce d’après une figure connue, c’est s’offrir un peu de lumière pour une science qui en manque.
Pourquoi Luffy et pas un autre
Le choix se comprend quand on cherche à toucher le grand public. La série d’Eiichiro Oda détient un record du monde Guinness : celui du plus grand nombre d’exemplaires publiés pour une bande dessinée signée d’un seul auteur. Plus de 500 millions dans le monde, un cap confirmé en 2022, ce qui en fait le manga le plus vendu de l’histoire. On imagine mal meilleur ambassadeur pour un insecte de quelques millimètres que personne, autrement, n’aurait jamais remarqué.
Les chercheurs assument pleinement ce côté ludique. Une histoire qui accroche, expliquent-ils, c’est un moyen d’intéresser le public, et surtout les plus jeunes, à la taxonomie, cette discipline discrète qui met des noms sur le vivant. Des milliers d’espèces sont décrites chaque année sur la planète, et des quantités de coléoptères attendent encore la leur. Le prochain sur la liste n’aura peut-être pas la chance de ressembler à un pirate.
