Il était 7h34, lundi matin, quand le sol s’est dérobé dans l’ouest de la Colombie. À des centaines de kilomètres de là, à Bogota, des habitants sont descendus dans la rue en pleine matinée. À la nuit tombée, le pays comptait déjà plus d’une centaine de morts, et le bilan s’alourdissait heure après heure.
Le séisme, de magnitude 7,4, a eu son épicentre près de San José del Palmar, un bourg d’environ 5 000 habitants perdu dans la région du Chocó, à quelque 400 kilomètres à l’ouest de la capitale, selon l’institut géologique américain (USGS). La secousse a été ressentie par plusieurs millions de personnes, jusqu’en Équateur, au Panama et au Venezuela voisins, et plus de vingt communes ont été touchées à travers le pays. Investi quelques jours plus tôt seulement, le président Abelardo de la Espriella a décrété l’état d’urgence et fait état, lundi soir, d’au moins 111 morts et 87 blessés. Dans la nuit, CNN et la BBC portaient ce bilan provisoire à plus de 130 victimes.
Les morts ne sont pas là où la terre a le plus tremblé
C’est le paradoxe de cette catastrophe. L’épicentre se trouve dans le Chocó, mais les victimes ont surtout été recensées ailleurs : au moins 40 morts dans le département de Risaralda, dont Pereira est la capitale, et au moins 27 dans la région voisine de Valle del Cauca, autour de Cali, rapporte l’agence Associated Press citée par Time. Deux zones urbaines situées à des dizaines de kilomètres du point de rupture.
L’explication tient à la profondeur. Le foyer se situait à une centaine de kilomètres sous la surface, 107 km d’après l’USGS, environ 103 selon le service géologique colombien. Un séisme aussi profond relâche son énergie loin sous terre. « Cette distance fait que l’énergie se disperse et faiblit avant d’atteindre la surface », explique le sismologue Amilcar Carrera-Cevallos dans Scientific American. L’onde se propage alors sur un très large territoire, mais les dégâts se concentrent là où le sol amplifie les secousses, ces bassins sédimentaires sur lesquels reposent certaines villes. Le service géologique colombien y voit le plus fort séisme enregistré dans le pays depuis dix ans.
Ce même paramètre a sans doute évité un désastre encore plus lourd. Fin juin, deux séismes de magnitude 7,2 et 7,5 avaient frappé le Venezuela voisin. Bien moins profonds, à moins de 25 kilomètres, ils avaient concentré toute leur violence sur une zone réduite et fait plus de 6 000 morts. À magnitude comparable, la profondeur change tout.
La région, elle, n’a rien d’une surprise pour les scientifiques. L’ouest de la Colombie est le point de rencontre de trois plaques tectoniques, celles de Nazca, d’Amérique du Sud et des Caraïbes. Le séisme de lundi n’est pas né du frottement entre ces plaques, mais de tensions accumulées à l’intérieur de la plaque de Nazca, précise Carrera-Cevallos. Un phénomène déjà observé au même endroit en 1979 : « Cela nous dit qu’il s’agit d’un processus récurrent, pas d’une anomalie », note le chercheur.
Une région déjà à genoux avant la secousse
Le Chocó est l’une des régions les plus pauvres et les plus enclavées de Colombie, ce qui complique l’arrivée des secours. « Nos équipes près de l’épicentre signalent des dégâts aux infrastructures, y compris à des hôpitaux et des cliniques », a indiqué Nicole Kast, directrice pour la Colombie du Comité international de secours (IRC), une ONG humanitaire, rappelant que ces communautés affrontaient déjà un conflit armé et une grande pauvreté avant que la terre ne tremble. La gouverneure du Chocó, Nubia Córdoba, a fait état de « blessés et de graves dommages aux bâtiments » dans la capitale régionale, rapporte PBS.
Les dommages se sont propagés bien au-delà. L’autorité aéronautique colombienne (Aerocivil) a recensé des dégâts dans les aéroports de Pereira, Manizales, Quibdó, Armenia, Cartago et Buenaventura, dont les opérations ont été suspendues « pour raisons de sécurité » le temps des vérifications. Des immeubles se sont effondrés dans plusieurs villes, piégeant des habitants sous les décombres. À Cali, des secouristes creusaient encore dans les gravats lundi soir. L’agence américaine de surveillance des tsunamis a de son côté écarté tout risque de vague.
« Vous n’êtes pas seuls », a écrit le président de la Espriella à l’adresse des sinistrés, affirmant avoir « pris directement la tête de la réponse d’urgence ». Au matin du 11 août, après des dizaines de répliques, les secours cherchaient encore à atteindre les zones les plus isolées du Chocó, et le bilan restait provisoire.
