On imagine la noyade au bord de la mer, entre deux drapeaux, sous l’œil d’un maître-nageur. Les chiffres de cet été racontent autre chose. La hausse des noyades en France ne se joue pas que sur le sable : elle est aussi très forte dans les lacs, les rivières et les piscines des régions les plus éloignées des côtes.
Entre le 1er mai et le 15 juillet, Santé publique France a recensé 925 noyades sur le territoire, dont 274 mortelles sur le lieu même de l’accident. Près d’une noyade sur trois se termine donc par un décès. Sur la même période un an plus tôt, le total progresse de 14 %, une hausse relayée par CNews dès la parution du bulletin. Ramené au calendrier, cela représente une douzaine de noyades par jour et un peu plus de trois décès quotidiens depuis le début du mois de mai.
Douze noyades par jour depuis le 1er mai
Le décompte a commencé plus tôt que d’habitude. Jusqu’en 2025, la surveillance démarrait le 1er juin. Cette année, l’agence sanitaire l’a avancée au 1er mai et prolongée jusqu’au 30 septembre, pour coller à une saison de baignade qui s’étire à mesure que les épisodes de chaleur se multiplient. Ce calendrier élargi gonfle mécaniquement le total brut par rapport aux saisons précédentes, mais pas la comparaison avec 2025 : l’agence confronte bien les mêmes dates, du 1er mai au 15 juillet, d’une année sur l’autre. Le bilan de l’été 2025 avait déjà pointé une saison en hausse, et la courbe repart cette année dans le même sens.
Le phénomène ne touche pas une tranche d’âge en particulier. Les tout-petits qui échappent à la vigilance d’un adulte quelques secondes, les adolescents qui surestiment leur endurance, les seniors fragilisés par un malaise dans l’eau : chaque profil a ses accidents. La noyade reste la première cause de mortalité par accident de la vie courante chez les moins de 25 ans. Et le chiffre des décès ne dit pas tout, car une noyade non mortelle peut laisser des séquelles neurologiques lourdes, quand le cerveau a manqué d’oxygène trop longtemps.
Trois canicules, 73 % des noyades
La chaleur est le grand accélérateur. Trois épisodes de canicule ont marqué le printemps et le début de l’été, placés en vigilance par Météo-France. Ces journées brûlantes n’ont représenté que la moitié de la période surveillée, mais elles concentrent à elles seules 73 % des noyades et 79 % des décès. La mécanique est simple. Quand le thermomètre s’affole, tout le monde cherche à se rafraîchir, souvent dans le premier point d’eau venu, parfois après un repas ou quelques verres, parfois dans une eau bien plus froide que l’air ambiant.
Le choc thermique, lui, ne prévient pas. Un corps épuisé par la chaleur encaisse mal l’entrée brutale dans une eau à 20 degrés : la respiration se bloque, le cœur s’emballe, les muscles se raidissent. C’est particulièrement vrai dans les lacs et les rivières, où la surface tiède masque une eau glacée en profondeur. Et ces sites-là sont rarement surveillés : l’agence note qu’au moment des pics de chaleur, la surveillance des lieux de baignade autorisés en milieu naturel n’avait pas partout commencé.
Loin de la mer, une flambée de 48 %
C’est la donnée qui surprend le plus. Dans les régions sans littoral, le nombre de noyades est passé de 180 à 267 en un an, une flambée de 48 %, plus de trois fois la hausse nationale de 14 %. L’Auvergne-Rhône-Alpes, la Bourgogne-Franche-Comté et l’Île-de-France arrivent en tête de cette poussée. En Île-de-France, les noyades suivies de décès passent de 14 à 35 en un an, dont 15 pour la seule Seine-et-Marne. Le littoral n’est pas épargné pour autant : sur la côte nord-ouest (Bretagne, Normandie, Hauts-de-France), le total grimpe même plus vite, de 102 à 177, soit 74 % de plus.
Loin des plages surveillées, on se baigne dans des plans d’eau, des gravières, des canaux et des piscines privées, presque toujours sans maître-nageur et sans les repères d’un espace balisé. Une rivière paraît paisible en surface et charrie des courants invisibles. Un lac chauffé par le soleil reste froid un mètre plus bas. Les gestes de premiers secours arrivent plus tard, quand ils arrivent, et le temps joue contre les victimes. À la mer, la présence de sauveteurs et la culture du drapeau limitent une partie du risque ; dans les terres, ce filet de sécurité est bien plus rare.
Derrière ces chiffres, un constat de santé publique revient chaque été : trop d’enfants et d’adultes ne savent pas nager, ou surestiment leur niveau réel. Les autorités misent sur l’apprentissage précoce, l’aisance aquatique dès la maternelle, et sur des messages martelés pendant les pics de chaleur. Surveiller les enfants sans relâche, entrer dans l’eau progressivement, renoncer à l’alcool avant la baignade : des règles connues de tous, que la torpeur d’un après-midi caniculaire fait pourtant oublier.
Ces chiffres ont leurs limites, que l’agence assume. Ils recensent les noyades prises en charge par les urgences ou suivies d’un décès sur place entre le 1er mai et le 15 juillet, et non la totalité des accidents survenus dans l’eau, dont une partie échappe au comptage. La comparaison avec 2025 doit aussi tenir compte d’une météo très différente d’une année sur l’autre, et l’agence signale qu’un changement de logiciel de codage aux urgences a pu gonfler une partie du décompte, des analyses complémentaires étant en cours. Reste une tendance nette : plus les vagues de chaleur se multiplient et s’allongent, plus les Français se jettent à l’eau, y compris là où personne ne veille sur eux. C’est ce croisement entre chaleur et baignade improvisée que l’agence sanitaire surveille désormais dès le printemps.
Santé publique France doit publier deux nouveaux points de situation d’ici la fin de l’été, avant un bilan complet de la saison, publié au printemps suivant. Le pire est peut-être devant : le cœur des vacances concentre chaque année un grand nombre d’accidents, et les pics relevés ces dernières années ont suivi les épisodes de forte chaleur. Les prochains relevés diront si les 925 cas de la mi-juillet n’étaient qu’un point de départ.
