Il a d’abord cru à une arnaque. Un soldat des forces armées ukrainiennes, qui a demandé à rester anonyme, raconte à TechCrunch avoir vérifié auprès d’Apple avant d’accepter l’idée que la notification apparue sur son iPhone était authentique. « J’ai été un peu surpris, pour être honnête. Je ne pensais pas être assez important pour qu’on me cible comme ça », dit-il. « Je suis flatté, cela dit. »

Il fait partie des utilisateurs prévenus jeudi 13 août qu’un logiciel espion visait leur téléphone. Apple a confirmé à TechCrunch avoir envoyé cette vague de notifications à des personnes situées dans 110 pays. Sur sa page d’assistance, datée du 13 août, l’entreprise précise avoir alerté des clients dans plus de 150 pays depuis 2021, année de lancement du dispositif.

Le texte du message ne ménage personne. « Apple a détecté que vous êtes la cible d’une attaque menée à l’aide d’un logiciel espion mercenaire, qui tente de compromettre à distance l’iPhone associé à votre compte Apple », peut-on lire dans l’alerte reproduite par iGeneration. L’entreprise ajoute qu’une détection de ce type n’offre jamais « une certitude absolue », mais qu’elle accorde à cet avertissement « un degré de confiance élevé ».

Ce qui a changé cette année tient surtout à la façon dont l’alerte arrive. Apple indique que, depuis 2026, elle s’affiche sur l’écran de verrouillage de l’iPhone et dans les Réglages, en plus de l’e-mail envoyé à l’adresse liée au compte Apple et de la bannière visible après connexion sur account.apple.com.

Trois équipes voient arriver le même afflux

Mohammed Al-Maskati, qui dirige l’équipe d’investigation de la ligne d’assistance numérique d’Access Now, a déclaré à TechCrunch avoir reçu depuis vendredi un nombre record de demandes d’aide, de 30 à 40 % supérieur à ce que l’association enregistre d’habitude après une vague de notifications. Des personnes déjà prévenues lors de vagues précédentes ont repris contact. L’entreprise de sécurité iVerify a confirmé au même média voir elle aussi affluer les signalements.

John Scott-Railton, chercheur principal au Citizen Lab, un groupe qui enquête sur les logiciels espions gouvernementaux depuis plus de quinze ans, mesure autre chose : pas le nombre de notifications, qu’Apple ne publie pas, mais celui des gens qui disent publiquement en avoir reçu une. « L’ampleur et la diversité géographique des messages publics sur ces notifications sont assez sans précédent », a-t-il dit à TechCrunch. « Pour chaque notification rendue publique comme celle-ci, on peut imaginer un iceberg de notifications dont le public n’entendra jamais parler. »

Recevoir ce message ne veut pas forcément dire que le téléphone a été piraté. Apple signale un ciblage individuel, sans affirmer que l’attaque a abouti, et rappelle sur sa page d’assistance que l’immense majorité de ses utilisateurs ne sera jamais visée par ce type d’attaque. Coûtant des millions de dollars, ces opérations visent un très petit nombre de personnes, le plus souvent des journalistes, des militants, des responsables politiques et des diplomates. Access Now ajoute que ces alertes portent souvent sur des tentatives d’accès remontant à plusieurs mois.

Que faire, et à qui s’adresser en France

La première consigne d’Apple est d’activer le mode Isolement, arrivé en 2022. Il bloque la plupart des pièces jointes dans Messages ainsi que certaines technologies web, refuse les appels FaceTime venant de personnes que l’utilisateur n’a pas appelées dans les trente derniers jours, rend indisponibles SharePlay et les Live Photos, et coupe la 2G et la 3G sur iPhone comme sur iPad. Apple affirme n’avoir encore observé aucun cas d’appareil compromis par un logiciel espion alors que ce mode était actif.

Le deuxième conseil va contre le réflexe naturel : ne pas réinitialiser le téléphone. Access Now recommande d’en faire une sauvegarde pour conserver les traces, un effacement n’empêchant pas une nouvelle infection tout en détruisant ce qui permettrait une analyse.

L’aide, elle, dépend de qui vous êtes. La ligne d’assistance d’Access Now, celle que la notification d’Apple met en avant, n’accepte que des membres de la société civile : journalistes indépendants, blogueurs, militants, défenseurs des droits humains. L’association écrit ne pas avoir la capacité de traiter les autres demandes et renvoie alors aux consignes d’Apple ou à d’autres spécialistes. En France, le dispositif 17Cyber, monté par la Police nationale, la Gendarmerie nationale et Cybermalveillance.gouv.fr, est gratuit, ouvert 24 heures sur 24 et propose un diagnostic en ligne puis, quand la situation le demande, un échange avec un policier ou un gendarme.

Une chose qu’aucune de ces démarches ne donnera : le nom du commanditaire. Apple écrit ne pas attribuer ces attaques à un acteur ou à une région du monde, et Access Now explique que même lorsque le logiciel utilisé est identifié, remonter jusqu’à l’État qui s’en sert reste ardu, les fabricants concevant leurs outils pour brouiller cette piste. Scott-Railton cite pourtant un précédent où les notifications ont servi à quelque chose : sans elles, dit-il, le scandale sur l’usage de logiciels espions pendant la campagne électorale polonaise n’aurait jamais été mis au jour.